Rémy Prud’homme
Cet article a été publié dans le n° 195, Automne 2026, de Commentaire, la revue trimestrielle créée par Raymond Aron, et dirigée par Jean-Claude Casanova. Il ne reflète pas nécessairement l’opinion de Commentaire, qui est plurielle. Le Bulletin de l’ACR remercie Commentaire de nous avoir autorisé à reproduire cet article.
La situation économique de la France est catastrophique. Cela est vrai des finances publiques, comme chacun sait. Mais cela l’est autant de la production, avec la productivité qui stagne, un nombre croissant de secteurs qui souffrent, une balance commerciale de plus en plus déficitaire, des usines qui ferment, des entrepreneurs et es chercheurs qui quittent le pays, les revenus qui stagnent ou qui baissent. Un chiffre illustre ce dramatique déclin : parmi les 23 plus importants pays de l’OCDE, la France est le seul pays (avec la Finlande) où la productivité du travail (Le PIB par travailleur) n’a pas augmenté du tout entre 2015 et 2024. Bien entendu, finances publiques et production nationale s’affaiblissent réciproquement. La France est devenue l’homme malade de l’Europe (qui est par ailleurs l’homme malade de la planète). La première tâche du président et du gouvernement de 2027 sera d’arrêter cette course à l’abime, qui rend chimériques les plus désirables ambitions politiques, sociales, sociétales, culturelles, militaires, ou technologiques.
Par où commencer ? On propose ici de viser les contraintes écologiques que nous nous sommes imposées. Pour trois raisons principales. Elles sont partout et ont pris une importance considérable et sous-estimée. Elles ont un coût élevé pour les finances publiques et plus encore pour le fonctionnement de l’économie. Et elles sont largement inutiles.
L’omniprésence de l’écologie militante dans presque tous les domaines a été affichée et voulue par les présidences et les gouvernements successifs. Elle est symbolisée par la nomination de Nicolas Hulot comme numéro 2 du premier gouvernement de M. Macron. Ou encore par la tutelle du ministère de la Transition énergétique sur des ministères comme Les Transports, l’Energie, le Logement : il s’agissait de bien montrer que la France n’avait pas besoin de politiques dans ces domaines, mais seulement de politiques de Décarbonation dans les Transports, dans l’Energie, et dans le Logement. On a enfin, avec le slogan « France Nation Verte », créé un « Secrétariat général à la planification écologique », placé sous la tutelle directe du Premier Ministre, afin de souligner, et d’assurer, la priorité donnée aux lubies vertes.
Cette agitation n’a pas été seulement déclamatoire. Elle a donné lieu a une myriade de financements publics, et surtout de taxes, d’agences, d’obligations, de prescriptions, et d’interdictions. La France au pays des écologistes fait penser à Gulliver au pays des Liliputiens. Le héros de Swift, qui s’était allongé dans l’herbe pour dormir, est durant son sommeil ligoté, entravé, par des centaines de petites cordelettes. Lorsqu’il se réveille, il est immobilisé, incapable même de tourner la tête. Citons, comme exemples de cordelettes : l’élimination programmée des centrales nucléaires, la priorité donnée aux renouvelables intermittents, l’isolation des passoires thermiques, les ZAN (zéro artificialisation nette), le remplacement des véhicules thermiques par les véhicules électriques, le transfert modal en matière de transport, la diminution du nombre des bovins, la réduction drastique de l’usage des pesticides et des engrais chimiques, ou la promotion de l’agriculture biologique. Il est vrai que beaucoup de ces contraintes ont été décidées à Bruxelles, mais elles l’ont été avec l’assentiment du gouvernement de la France, et souvent aggravées par Paris.
Tout cela a un coût budgétaire estimé à environ 40 milliards par an (4 fois le budget de la Justice, y compris les prisons). Ce coût ignore les dépenses des collectivités territoriales, elles aussi engagées dans le combat écologique. Il ignore aussi la perte de recettes fiscales liée à la diminution des impôts spécifiques (la TICPE) sur les carburants routiers causée par le remplacement planifié des véhicules thermiques par des véhicules électriques ; cet effet est faible actuellement, mais va augmenter chaque année. 50 milliards par an est une estimation a minima des dépenses publiques consacrées à l’écologie.
Mais ces coûts budgétaires ne sont qu’une petite partie des coût économiques et sociaux engendrés par la soumission aux modes écologiques. Dans beaucoup de cas, en fait dans la plupart des cas, ces folies ne coûtent rien aux budgets publics, mais tout, et beaucoup, aux ménages et aux entreprises. En voici cinq exemples. (i) Le freinage du nucléaire et la promotion des renouvelables ont eu pour effet de doubler le prix de vente de l’électricité (en euros constants). Cela représente actuellement des surcoûts annuels d’environ 20 milliards par an pour les ménages et de 17 milliards pour les entreprises : des pertes de pouvoir d’achat pour les premiers, de compétitivité pour les seconds. (ii) Les contraintes sur l’agriculture diminuent le revenu agricole des paysans, mal compensées par les subventions, notamment européennes. (iii) Les trois mesures anti-logement officielles que sont l’isolation des passoires thermiques, le remplacement des chaudières, et les ZAN (zéro artificialisation nette) impliquent des dépenses d’au moins 60 milliards par an, pour l’essentiel à la charge des ménages et des entreprises. Et cette évaluation ne prend pas en compte la dégradation de la qualité des logements (les logements sont de plus en plus petits en France), et les conséquences sur les marchés locaux de l’emploi. (iv) La lutte écologiste contre la voiture, et son éviction au profit du vélo et du transport en commun, a eu pour effet d’augmenter les temps de transport et le prix payé par les usagers, et de réduire sensiblement la mobilité urbaine. Ce qui contribue au chômage, parce que certains travailleurs ne peuvent pas accéder aux emplois qui leur sont offerts ; et à diminuer la productivité des entreprises, qui ne parviennent pas à embaucher les travailleurs qui leur conviendraient. (v) Enfin, pour prendre un exemple d’actualité, la multiplication des règlementations écologiques mises en œuvre par l’OFB (Office Français de la Biodiversité) empêche les forestiers de faire les coupes (pas touche aux arbres en période de nidification !), les débroussaillages, les retenues d’eau, les zones pare-feu, etc. prescrites pourtant par le code forestier (et par le bon sens). Ces travaux forestiers non effectués contribuent, dans une mesure difficile à évaluer, mais pas négligeable, au développement massif et dramatique des feux de forêts – et à leur coût économique et social. Les estimations de tous ces coûts (ignorés des finances publiques) sont rares et fragiles, mais elles se chiffrent en dizaines de milliards par an.
Pour évaluer – partiellement et imparfaitement – le coût économique causé en France par ces multiples contraintes écologiques, on a considéré 23 pays de l’OCDE (en écartant les pays d’Amérique latine et les trop petits Etats européens), et comparé l’évolution sur 9 ans (2015-24) des taux de croissance de la productivité du travail (PIB par travailleur) avec l’évolution des taux de décarbonation (émissions de CO2). En gros, plus la variation du taux de décarbonation est élevée, et plus faible est la variation du taux de productivité. A un extrême, la Pologne : décarbonation faible, progrès de productivité impressionnant ; à l’autre extrême, l’Allemagne : décarbonation massive, progrès de productivité médiocres. Une analyse de régression chiffre cette relation[1]. Elle permet d’évaluer ce que serait le PIB de la France si la France cessait de décarboner : il augmenterait d’environ 150 milliards d’euros en 2026. Ce gain de productivité et de production serait appelé à grossir fortement dans les années à venir, qui prévoient la mise en œuvre de toutes les mesures écologistes. Cette approche globale ne prend en compte que le PIB marchand, et ignore les bénéfices non marchands, tels que les gains de temps, qui sont également considérables.
Les au moins 200 milliards par an du coût actuel des folies écologistes, et donc le gain potentiel de leur réduction, sont-ils la contrepartie de bénéfices sociaux ou environnementaux importants ? Hélas non. (i) Réduire, et même éliminer, les émissions de CO2 de la France n’a aucun impact perceptible sur la température du globe. Selon le GIEC, ces émissions augmentent la température du globe de moins de 1 dix-millièmes de degré centigrade[2]. (ii) Dire que nous (la France et l’Europe) montrons l’exemple au reste du globe est ridicule : cet exemple n’est pas du tout suivi. Entre 2015 et 2025, les émissions annuelles de CO2 ont diminué de plus de 500 millions de tonnes dans l’Union Européenne, mais augmenté de 3000 millions de tonnes dans le reste du monde. Au moment où la France se gargarisait de la fermeture de ses 2 dernières centrales à charbon, la Chine engageait la construction de 400 centrales à charbon. (iii) Multiplier par trois la production d’électricité renouvelable, comme prévu dans la PPE3, est bien plus nuisible qu’utile. Pour les vingt années à venir au moins, nous avons un surplus d’électricité, que nous exportons à perte, ou qui nous oblige à fermer temporairement (à un coût technique et économique élevé) nos braves centrales nucléaires.

Concluons avec la sagesse grecque. Platon décrit un savant qui observait les astres : « comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds ». La Fontaine en fit une fable. Nos Verts, qui jouent aux savants, regardent aussi le ciel, au propre et au figuré. Ils ne veulent pas voir les trous dans lesquels ils vont tomber, et nous avec eux. Ce que l’on attend du prochain président de la République, c’est qu’il prenne conscience de ce danger, et qu’il cesse de soumettre la France au credo et aux vetos des écologistes. C’est la façon la plus simple et la plus sûre de remettre la France sur les rails.
[1] Elle s’écrit : Productivité = 17,9% – 0,27*Décarbonation. Productivité et décarbonation sont des variations en pourcentage sur la période 2015-24
[2] Le GIEC, dans le résumé pour décideur du groupe de travail n°1 de son sixième rapport (AR 6), écrit que « chaque 1000Gt d’émission de CO2 cause une augmentation de température de 0,45°C, et que cette relation est quasiment linéaire ». La France émet annuellement 380 MtCO2, dont la moitié est absorbée par les océans et la végétation. Il est facile de calculer que les 190 MtCO2 effectivement émises dans l’atmosphère causent une augmentation de température de 0,45°*180 MtCO2/1000GtCO2 , soit 8,5/100 000 degré Celsius.

Constat implacable mais vaste programme, aurait pu dire le Général. Car les Français ont voté pour ça avec constance depuis des décennies. C’est un fait objectif.