Rémy Prud’homme
Professeur des Universités ; a également été à l’OCDE Directeur-adjoint de la Direction de l’Environnement, membre de la commission PEON (Production d’Electricité d’Origine Nucléaire), et fréquent visting professor au MIT.
Madame Wargon affirme que « plus on installe d’énergies renouvelables plus on rend du pouvoir d’achat aux consommateurs ». L’ancienne lobbyste de Danone, et ancienne secrétaire d’Etat au Logement (en réalité, ancienne ministre de la Transition Energétique dans le Logement), et toujours macroniste grand teint, a été recasée à la présidence de la CRE (Commission de Régulation de l’Energie). Elle fait partie de ces innombrables dirigeants de la gauche et du centre, admirateurs de l’Energiewende allemande et adorateurs de Nicolas Hulot, qui ont condamné le nucléaire et promu le solaire et l’éolien. C’était une Gross erreur stratégique, mais ils ne veulent pas le reconnaître, et ils s’efforcent par tous les moyens de persuader l’opinion qu’ils ont eu raison. Le rapport de la CRE[2], sur lequel s’appuie Mme Wargon s’inscrit dans cet effort d’autosatisfaction. Il chiffre à 8 milliards « l’effet baissier » des renouvelables sur les prix de l’électricité.
Il est pourtant facile de comprendre pourquoi et comment les renouvelables intermittents ont été une catastrophe économique. Considérons 2008, juste avant le développement des renouvelables. Les centrales hydrauliques et nucléaires en place construites dans les années précédentes produisent un peu plus que notre consommation, et nous sommes exportateur nets. Le prix de notre électricité est l’un des plus bas d’Europe. Il permet à EDF de rembourser les emprunts (principalement américains) qui ont servi à financer les centrales, et même de servir un dividende à son actionnaire l’Etat. Au cours des années précédentes, en 2000-2008, ce prix a régulièrement diminué (en euros constants). Depuis 2008, la consommation de la France a stagné, ou légèrement diminué. Le stock de centrales hydrauliques et nucléaires est resté constant, et il pouvait donc, chaque année, largement suffire pour satisfaire la demande nationale, et même exporter. Le prix de l’électricité serait resté le même, ou aurait continué à diminuer en euros constants. L’essentiel du coût est le stock de capital – qui était déjà là. L’ajout d’une augmentation massive de solaire et d’éolien était donc totalement inutile. Il a cependant eu lieu, à un coût d’au moins 107 milliards d’euros[3]. Entre 2008 et 2025, le prix de vente de l’électricité en France a pratiquement doublé (en euros constants). Ce contexte est difficile à réconcilier avec la diminution de 8 milliards d’euros (de quelle année ?) des prix de vente de l’électricité proclamée par Mme Wargon.
Une autre approche conduit à la même conclusion. Rapport CRE offre des estimations bienvenues du coût des différentes filières. Il faut les prendre avec prudence : en matière de coûts, tous les coups sont permis. Mais la CRE ne peut pas être soupçonnée de majorer celui du nucléaire ni de minorer celui du nucléaire. On doit donc la croire lorsqu’elle dit que le coût unitaire de l’électricité renouvelable est (en 2025) environ trois fois supérieur au coût unitaire de l’électricité nucléaire, comme le montre le tableau 1. Ce ratio est une sous-estimation pour au moins deux raisons. Selon les affirmations constantes des lobbys renouvelables, le coût des renouvelables a diminué sensiblement au cours des années (ce qui semble exact), en sorte que le ratio était certainement plus élevé il y a quelques années. Ensuite, la responsabilité des renouvelables dans le coût du réseau de distribution est avérée. Leurs implantations ont en effet multiplié (par 20 ou 30) le nombre de points de production d’électricité, et la nécessité de les relier au réseau. Si la moitié des coûts de réseau était imputée aux renouvelables (une estimation très prudente), le coût unitaire des renouvelables bondirait à 250 €/MWh, quatre fois plus que le coût du nucléaire. Comment croire avec Mme Wargon que « plus on installe d’énergies renouvelables plus on rend du pouvoir d’achat aux consommateurs » ?
Tableau 1 – Coûts unitaires des filières électrique, 2025
Productiona Coûtb Coût unitaire
(TWh) (G€) €/MWh
Hydraulique 62 5,9 95
Renouvelables 83 12,6 152
Nucléaire 373 21,5 58
Total 520 40,0 77
Sources : aRapport CRE, Figure 8. bRapport CRE, Figure 9
Note : Coût du réseau : 15,9 G€
Bien entendu, ces données annuelles ne racontent qu’une partie de la réalité électrique et peuvent être trompeuses. Rapport CRE le souligne à juste titre. Le problème consiste à ajuster pour chacune des heures de chaque année la production d’électricité à une demande qui varie constamment, et beaucoup. (Cela est vrai de beaucoup de biens industriels, mais cette difficulté est surmontée par le stockage, ce qui n’est pas possible pour l’électricité, que l’on ne sait pas encore stocker en grande quantités à un coût raisonnable). L’attention se porte particulièrement sur le cas de l’heure de pointe annuelle, ce début de soirée d’un jour de décembre ou de janvier très froid. On pourrait imaginer que les capacités de production hydrauliques, nucléaires, (et gazières) soient parfois insuffisantes pour satisfaire ce pic de demande, et que la contribution des renouvelables soit de ce fait indispensable pour éviter un catastrophique écroulement. Ce n’est pas le cas en France. La capacité de production « classique » (hydraulique, nucléaire, et gazière) est depuis 2008 de 105 GW. La pointe de demande a toujours été inférieure à 100 GW (sauf une fois, le 28 février 2012, où elle a atteint 102 GW) ; elle décline légèrement (comme la demande annuelle); au cours des années récentes, elle a toujours été inférieure à 90 GW. Les renouvelables n’ont donc jamais été nécessaires pour faire face à la demande de pointe. On notera en passant que l’électricité solaire ne peut évidemment être d’aucune utilité pour faire face à ces demandes de pointe : tous les soirs d’hiver, il fait nuit, et la production d’électricité solaire est égale à zéro. Et que rien ne peut garantir que le vent soufflera lors de ladite pointe horaire. Les renouvelables intermittents sont par nature le plus mauvais des instruments pour nous protéger du risque de grande panne.
Comment la CRE transforment-t-elle le déplorable effet haussier avéré des renouvelables sur les coûts de production de l’électricité en un bénéfique effet baissier sur les prix de ladite électricité ? Tout d’abord, ils expliquent (p. 25) que, dans le système français actuel, les prix n’on rien à voir avec les coûts. Le grand Marcel Boiteux, qui disait, notamment à propos de l’électricité, que « les tarifs [entendez les prix] sont faits pour dire les coûts comme les horloges pour dire l’heure », doit se retourner dans sa tombe. Ensuite, les prestidigitateurs de la CRE utilisent deux « trucs » : un modèle complaisant, et des subventions publiques. (i) Leur mystérieux « modèle » (non décrit) repose, si on a bien compris, sur l’idée que le surplus de production d’électricité causé par les renouvelables engendre automatiquement une baisse des prix de l’électricité en même temps qu’une augmentation de la quantité d’électricité achetée. Elémentaire, mon cher Watson ! Le rapport de la CRE ne dit pas comment cet effet s’articule avec l’existence d’un marché européen de l’électricité qui tire son efficacité du fait qu’il implique un prix égal au coût marginal de la dernière unité produite en Europe (en pratique, le KWh d’électricité au gaz en Allemagne – comme on l’a bien vu en 2022). (ii) Pour réconcilier coûts qui augmentent et prix qui baissent, rien de tel que la subvention publique. Rapport CRE l’estime à 6 milliards, sans s’attarder. C’est la contribution des renouvelable au déficit budgétaire et à l’augmentation de la dette.
Le surplus d’électricité solaire et éolienne en France est bien réel, mais il est un méfait plutôt qu’un bienfait. Il pose de redoutables problèmes, que le rapport de la CRE ignore largement, et qui exercent souvent des effets haussiers sur les coûts et les prix français. La menace la plus sérieuse du système électrique n’est plus le « trop peu », mais bien le « trop ». On le voit dans l’augmentation rapide du nombre d’heures durant lesquels le prix de l’électricité est négatif, parce personne ne veut de l’électricité à ces heures-là, et qu’elle vaut littéralement moins que rien. Comment s’en débarrasser ? Il existe quatre façons, toutes coûteuses. (i) Freiner, réduire la production. Pas des renouvelables. Ils bénéficient d’une garantie d’achat à un bon prix (le rêve tous industriels). Mais du nucléaire. Cela se produit sur une assez grande échelle, et le taux de charge des centrales (le nombre d’heures de fonctionnement effectif rapporté au nombre total d’heures de l’année) est de de 70%-75%, bien inférieur à ce qu’il était en 2008 et à ce qu’il est dans la plupart des pays. Ces baisses du taux de charge sont la conséquence directe de la production prioritaire de renouvelables – même si le rapport de la CRE dit ou suggère le contraire. Moins de kWh nucléaires augmente le coût unitaire du nucléaire, puisque son coût total principalement fixe est divisé par un nombre plus petit de kWh produits. Le renouvelable inutile augmente ainsi automatiquement le prix du nucléaire – c’est-à-dire de l’essentiel de l’électricité en France. De plus, la multiplication des fermetures-réouvertures accélère le vieillissement des centrales à un coût mal connu mais élevé. (ii) Stocker davantage. Mais cela se fait à un coût élevé, et pour des quantités limitées. (iii), Exporter. C’est ce que l’on fait en grandes quantités (92 TWh en 2025). Mais à des prix souvent bas, deux ou trois fois inférieurs au coût de production de l’électricité renouvelable : n’en déplaise à Mme Wargon, vendre à moins de 59 € ce que l’on a produit à plus de 152 € n’est pas une bonne opération, et il n’est pas très sérieux de s’en vanter. (iv) Débrancher les éoliennes, leur demander de tourner sans produire d’électricité. Nous ne le faisons pas encore, à la différence du Royaume-Uni ou de l’Allemagne, mais le rapport de la CRE l’évoque pour le futur. C’est le comble de l’absurdité économique : la puissance publique subventionne les fournisseurs pour construire des éoliennes, puis paye ces mèmes fournisseurs pour ne pas utiliser leurs éoliennes. Elle paye deux fois – pour du vent, si l’on ose ce mauvais jeu de mots.
L’essentiel du rapport porte sur le passé et le présent. Un dernier chapitre (très bref) suggère que les conclusions des chapitres précédents sur les bienfaits des renouvelables sont valables pour le futur : « Le niveau de surcapacité actuel présente une valeur assurantielle pour les consommateurs et permet de disposer de prix de marché bas favorisant l’électrification » (p. 66). Cet éloge du surinvestissement, prouvé par les simulations du mystérieux « modèle » de la CRE, surprendra beaucoup d’industriels. Mais « il permet d’être rassurant sur l’impact de davantage d’EnR sur le consommateur à court et à moyen terme ». En d’autres termes, le PPE3 du gouvernement, qui prévoit un triplement de l’éolien et du solaire (et des paroles pour le nucléaire), est exactement ce qu’il nous faut. C’est ce que Mme Wargon répète à qui veut l’entendre. Ce beau programme impliquera soit des hausses de prix qui entamerons le niveau de vie des Français, soit des subventions publiques qui creuseront les déficits et augmenteront la dette, soit les deux.
[1] Professeur des Universités ; a également été à l’OCDE Directeur-adjoint de la Direction de l’Environnement, membre de la commission PEON (Production d’Electricité d’Origine Nucléaire), et fréquent visting professor au MIT.
[2] CRE. 2026. Economie du système électrique français hexagonal. 66p. Ci-après : Rapport CRE
[3] Le rapport de la CEE évalue à 12,6 G€ le coût économique de la production d’électricité renouvelable en 2025. Si on suppose que cette production, et son coût, ont augmenté d’une façon linéaire au cours de la période 2008-2025, le coût total sur la période de 17 ans est de : 17*12,6 G€/2=107 G€.
