Rémy Prud’homme
Sortez vos mouchoirs, bientôt Venise n’existera plus. Un groupe de militants écologistes vient de lancer une campagne de presse, suivie par à peu près tous les médias en France, pour expliquer que la montée des eaux à Venise, qui condamne la cité des doges, est une « preuve » de la dégradation du monde par les activités humaines (et justifie des taxes et des interdictions supplémentaires). Ce n’est pas la première fois que la mort de Venise est annoncée. Dès 1969, l’UNESCO lance une grande campagne intitulée Sauver Venise, qui ne fait d’ailleurs aucune référence au réchauffement climatique.
C’est seulement dans les décennies suivantes que les environnementalistes vont utiliser Venise au service de leur cause. Dans les années 1970, ils accusent la pollution de l’air par l’acide sulfurique de détruire tout ce qui est marbre ou calcaire dans la ville, c’est-à-dire détruire la ville. Un dessinateur doué avait joliment résumé cette menace en affublant un doge du 18ième siècle d’un moderne masque sous-marin. En réalité le souffre a été éliminé du pétrole utilisé à Porto Marghera (le centre industriel voisin) – et les palais de Venise sont toujours-là.
Aujourd’hui, nos prophètes de malheur accusent le réchauffement climatique d’inonder et d’engloutir Venise. Il est vrai que la mer pose un problème à Venise, depuis la création de la ville au 7ième siècle. En fait, elle en pose au moins trois, qu’il est nécessaire de bien distinguer pour faire un diagnostic réaliste.
Le premier est que la terre s’affaisse à Venise. On appelle cela la subsidence. Le niveau de la terre n’est pas constant : ici, il s’élève, là il décline, dans le long terme. A Venise, le niveau des ilots sur lesquels la ville est construite baisse. Sous l’effet du poids des bâtiments, du caractère plutôt meuble du sol, des prélèvements liquides effectués (notamment par l’industrie chimique de Porto Maghera), peut-être de mouvements sismiques. De combien ? L’estimation la plus récente semble être celle de Zanchettin (2021)[1] : environ 0,50 cm/an.
Le deuxième est que la mer Adriatique s’élève à Venise, comme un peu partout. L’article de Zanchettin cité évalue ce mouvement pour Venise au cours de la période récente : environ 0,25 cm/an. Les Marseillais connaissent la grotte Cosquer dont l’entrée était, il y a 10 000 ans, située à 135 mètres sous le niveau actuel de la Méditerranée, ce qui indique une hausse du niveau de la Méditerranée (ou un affaissement de la côte) de 1,3 cm/an.
Ces chiffres suggèrent deux choses. Tout d’abord, l’élévation du niveau de la mer à Venise actuellement (0,25 cm/an) est modeste par rapport à celle des 10 000 dernières années à Marseille (1,3 cm/an). Ensuite, à Venise, l’effet affaissement de la terre (0,50 cm/an) est nettement plus important que l’effet hausse de la mer (0,25 cm/an). Les commentaires militants expliquent que les problèmes de Venise viennent tous de la hausse du niveau de la mer, elle-même causée uniquement par le récent réchauffement climatique. Ces commentaires s’accordent mal avec les données chiffrées ; ils sont plus idéologiques que scientifiques.
Le troisième problème est que Venise est sujette à des marées hautes, parfois très hautes, qui inondent une partie importante de la cité : l’acqua alta. Ce phénomène existe depuis toujours à Venise. Il survient pour des raisons météorologiques : tempêtes dans l’Adriatique, vents violents. Le nombre annuel et l’intensité de ces acqua alte ont augmenté au cours du dernier siècle. Elles créent des gênes et des dégâts importants, notamment aux édifices de la ville. Mais, contrairement à ce qu’affirment ou suggèrent les médias français, on y a porté remède.
A la fin des années 1990, le gouvernement italien a décidé d’agir, et de construire un système de fermeture temporaire des trois passes qui relient la lagune de Venise à la mer Adriatique, baptisé le MOSE (pour sauver Venise des eaux). Le projet était complexe, et coûteux (6 milliards d’euros). Il a été très critiqué, en particulier par les écologistes, qui s’inquiétaient pour la santé de la lagune. Il a été long à réaliser. Mais il a finalement été terminé, en 2020. Et il fonctionne convenablement. Lorsqu’une acqua alta menace, les vannes du MOSE sont relevées, et protègent la ville de l’inondation. Depuis 2020, Venise n’a vécu aucun des épisodes dévastateurs qui la caractérisaient depuis des siècles.
C’est un beau succès. Qui n’a rien à voir avec les rejets de gaz à effet de serre. Deux motifs pour que les écologistes l’ignorent. Ou le cachent (Tapez « Venise acqua alta » sur votre ordinateur, et vous verrez apparaître sur votre écran des centaines d’articles décrivant ou montrant les inondations d’avant 2020, généralement sans en préciser la date, et deux ou trois articles sur l’absence d’inondation depuis 2020 – bel exemple de désinformation systématique). Ou encore prédisent que ce succès ne durera pas longtemps, et que la hausse du niveau de la mer rendra bientôt le MOSE obsolète, et détruira finalement Venise. On peut, certes, construire de tels scénarios, mais ils ne sont ni certains, ni prochains, ni inévitables. Ce désir irrépressible de catastrophe, cette préférence pour le noir, qui empêche de voir calmement la réalité afin d’essayer de l’améliorer, a quelque chose de maladif et d’effroyable. Thomas Mann, qui était un pessimiste, voyait la mort à Venise ; ces prêcheurs modernes, qui n’ont pas son talent, voient la mort de Venise. On dirait qu’ils la souhaitent ; et leur discours fait penser au « Viva la muerte ! » jeté par le général franquiste Milan Astray à la face du philosophe Unamuno.
Lire aussi sur le site des climato-réalistes :
- L’inondation de Venise n’est pas due à la montée des eaux résultant du changement climatique (20 novembre 2019) – 20 novembre 2019
- Venise sauvée des eaux – 8 octobre 2020
[1] Zanchettin, D. et al.2021. Sea-level rise. National Hazards & Earth Systems Science. Vol 21, 8, pp. 2643-2678.
[2] L’auteur a eu le bonheur de passer à Venise six semaines comme stagiaire lorsqu’il était étudiant, et une année comme professeur trente ans plus tard.
