Anatomie d’une bêtise d’État : Le fiasco du gaz « vert » québécois

par Robert Girouard

Parce qu’il promettait de lutter contre le réchauffement climatique tout en préservant le réseau gazier existant, le gaz de source renouvelable  (GSR) — stratégiquement rebaptisé  « gaz vert » par les professionnels de la communication — s’annonçait comme le grand miracle de la transition énergétique québécoise.

Pensée sous le gouvernement de la Coalition Avenir Québec et inscrite dans la réglementation dès 2019, la stratégie était en apparence limpide. Il s’agissait d’imposer aux distributeurs de gaz, principalement Énergir, l’injection d’une proportion croissante de GSR issus de la décomposition de nos déchets organiques, qu’il s’agisse de fumier, de contenus de bacs bruns ou de boues d’épuration. Les cibles affichées se voulaient progressives mais ambitieuses, visant 1 % d’intégration en 2020, 5 % en 2025, puis 10 % à l’horizon 2030.

Cette politique a été adoptée sous la pression constante de groupes environnementaux et, plus tard, de coalitions structurées telles que Sortons le gaz! (réunissant Équiterre, la Fondation David Suzuki, Nature Québec et d’autres acteurs). En réclamant une sortie urgente des énergies fossiles et des cibles de décarbonation utopiques, ces groupes ont contribué à imposer une exigence de résultat rapide et à éviter un débat rationnel sur les coûts-bénéfices d’une telle politique.

Quelques années plus tard, le constat est sans appel. La production des usines de biométhanisation québécoises plafonne à un niveau marginal, les coûts de production se révèlent astronomiques, et le gouvernement a été contraint de reculer en reportant officiellement ses propres échéances réglementaires. Au-delà d’un simple raté d’approvisionnement, ce dossier offre un cas d’école de bêtise institutionnelle, où l’aveuglement idéologique, le militantisme, le corporatisme et la technocratie se sont alliés pour suspendre les lois de l’arithmétique et de la physique aux dépens des contribuables et des entreprises.

La négation de la physique et de l’économie de base

Une politique devient stupide lorsqu’elle entraîne une destruction nette de valeur pour la collectivité sans apporter de bénéfice réel et lorsqu’elle repose sur des postulats déconnectésés du réel. C’est le cas ici. 

Le premier postulat concerne l’aberration thermodynamique du modèle. Pour chauffer des bâtiments résidentiels ou commerciaux, le Québec dispose déjà d’un réseau électrique quasi entièrement décarboné. Une thermopompe moderne offre un coefficient de performance exceptionnel, capable de transformer un kilowattheure d’électricité en trois ou quatre kilowattheures de chaleur. À l’inverse, fabriquer du biométhane exige de collecter de la biomasse aux quatre coins du territoire, de construire des usines de traitement complexes et coûteuses, puis d’acheminer le gaz dans des tuyaux sous terre pour le brûler dans une chaudière avec des pertes calorifiques considérables. Utiliser une ressource organique rare pour un usage que l’électricité accomplit à une fraction du coût énergétique relève du non-sens le plus complet.

Le second concerne la chimère de l’offre. Décréter par règlement qu’il y aura 10 % de gaz vert dans le réseau d’ici 2030 supposait l’émergence quasi magique de dizaines d’usines de traitement. Or, le gisement de déchets organiques au Québec est physiquement limité et logistiquement complexe à mobiliser. Faute de volumes suffisants sur le territoire québécois, le distributeur a dû se résoudre à importer du GSR américain ou d’autres provinces canadiennes pour tenter de remplir ses quotas.

Le choix du récit contre la réalité

Selon certaines informations, le gouvernement a agi à l’encontre de l’avis de nombreux experts, chercheurs indépendants du secteur de l’énergie et économistes du marché du carbone. Leurs analyses démontraient en effet que la biomasse québécoise était physiquement trop rare et que le coût par tonne de CO2 évitée dépassait l’entendement. 

Le pouvoir a plutôt préféré acheter le conte de fées de l’économie circulaire proposé par des firmes-conseils et porté par des cabinets de relations publiques chargés de vendre la biométhanisation citoyenne. Il s’est laissé séduire par une promesse en apparence politiquement rentable, mais irréaliste. 

Un désastre financier réparti sur deux guichets

Pour les citoyens et l’économie locale, la facture de cette complaisance verte s’avère particulièrement lourde, car le coût du fiasco est prélevé à la fois sur leurs impôts et sur leurs factures d’énergie.

En tant que contribuables, les Québécois ont vu des centaines de millions de dollars d’argent public injectés via le Plan pour une économie verte afin de financer la construction d’usines municipales de biométhanisation. Nombre de ces infrastructures publiques ont accumulé des retards majeurs, des dépassements de coûts et des pannes techniques avant même de produire leurs premiers mètres cubes de gaz.

En tant que consommateurs, ces mêmes citoyens réassument le surcoût du GSR sur leur compte mensuel de gaz. La Régie de l’énergie ayant autorisé l’intégration des dépenses de transition dans les tarifs généraux par le mécanisme de la « socialisation des coûts », les factures augmentent mécaniquement pour tous les usagers, alors que le gaz de source renouvelable coûte trois à cinq fois plus cher que le gaz fossile conventionnel.

Quant aux utilisateurs industriels, ils se retrouvent piégés dans un étau économique. Obligés d’absorber une énergie hors de prix ou d’assumer des frais de compensation, ils subissent une perte de compétitivité directe face à leurs concurrents de l’Ontario ou des États-Unis, qui conservent un accès direct au gaz conventionnel bon marché. Et lorsque ces usines souhaitent quitter le réseau gazier pour s’électrifier, elles se heurtent souvent aux délais de raccordement et à la rareté des blocs d’électricité disponibles chez Hydro-Québec.

En matière de lutte contre les changements climatiques, la seule métrique rigoureuse reste le coût par tonne de dioxyde de carbone évitée. Là où l’efficacité énergétique directe — comme l’isolation des bâtiments ou leur conversion à l’électricité — permet d’éliminer une tonne de carbone pour 50 $ à 100 $, substituer du gaz vert au gaz fossile dans le réseau général en coûte régulièrement entre 200 $ et 400 $. C’est l’un des moyens les plus inefficaces d’employer les fonds publics. 

La stupidité fonctionnelle des institutions

Comment une idée aussi bancale sur le plan économique a-t-elle pu s’imposer sans rencontrer de résistance institutionnelle majeure ? La sociologie des organisations explique ce phénomène par le concept de la stupidité fonctionnelle, c’est-à-dire la capacité d’un système à paralyser le sens critique de ses propres acteurs pour préserver un dogme ou un consensus de façade. 

Dans le cas du gaz vert, une alliance d’intérêts tacite s’est nouée entre différents pouvoirs. Pour le monopole gazier, le concept de gaz vert offrait une justification écologique idéale afin de préserver la valeur de son réseau de conduites sous terre et de repousser l’échéance d’une sortie définitive du gaz. Pour le pouvoir politique et municipal, satisfaire aux revendications des groupes environnementaux tout en racontant aux électeurs que leurs restes de table allaient chauffer les maisons de leur quartier offrait un récit technico-écologique gratifiant, sans contrainte apparente. Pour l’appareil technocratique enfin, fixer des cibles chiffrées permettait d’afficher un volontarisme politique dans les salons internationaux sans devoir auditer rigoureusement la viabilité de la chaîne d’approvisionnement.

Pendant des années, quiconque soulignait l’incohérence du modèle se voyait écarté au nom du consensus climatique. Le mot « vert » a agi comme un anesthésiant intellectuel, occultant complètement la notion d’allocation optimale des ressources. Une fois de plus, l’impératif de « sauver la planète » l’aura emporté sur la rationalité. 

Une leçon pour l’avenir ? 

Le  recul du gouvernement du Québec marque la fin d’une illusion technocratique. Le verdissement du réseau gazier n’aura pas lieu. Le GSR n’est pas et ne sera jamais une énergie de masse destinée à chauffer des résidences ou des commerces de détail. 

Au-delà de l’échec énergétique et comptable, la véritable leçon de ce fiasco est politique et démocratique. Elle réside dans l’urgence de briser le verrouillage du débat public. Lorsqu’une société transforme des objectifs environnementaux en articles de foi incritiquables, elle s’interdit le débat rationnel, l’analyse coûts-bénéfices et l’écoute des signaux d’alarme.

L’erreur aura coûté cher aux contribuables et aux entreprises : ignorer les contraintes de la réalité économique et physique pour préserver un récit idéologique finit toujours mal. Pour éviter de répéter de telles erreurs, le Québec doit réapprendre à débattre sereinement : privilégier les faits sur les symboles, accepter la contradiction scientifique et réintégrer la rigueur budgétaire au cœur de ses choix collectifs. Cela suppose un changement de mentalité qui a malheureusement peu de chance de se matérialiser à court ou moyen terme. L’idéologie a la couenne dure.

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