Rémy Prud’homme (*) et Samuel Furfari (** )
Article publié par Atlantico le 28 juin 2026
Atlantico : À quoi ressemblerait concrètement une France appliquant l’ensemble des orientations des écologistes et des militants décroissants ? Si l’on additionne les principales mesures historiquement défendues par l’écologie politique – la sortie du nucléaire, l’opposition aux OGM, la limitation du stockage d’eau, la décroissance, la réduction du trafic aérien et automobile, la sobriété énergétique généralisée – quel portrait réaliste peut-on dresser de la France dans vingt ou trente ans ?
Samuel Furfari : A travers la géopolitique de l’énergie, j’observe ce qui se passe dans le monde. Or, la dynamique mondiale est exactement inverse de celle que certains écologistes souhaiteraient voir appliquée en France. Partout, la croissance se poursuit. La consommation d’énergies fossiles continue également, même si les énergies renouvelables progressent. Les énergies fossiles représentent encore l’essentiel du mix énergétique mondial. À l’échelle internationale, les investissements, l’innovation et les projets de construction se multiplient. Des centaines d’aéroports sont en cours de construction dans le monde. Des milliers d’avions sont commandés. En dehors de l’Europe, et plus particulièrement de la France, le monde connaît une phase de croissance soutenue.
Vouloir transformer la France en une société bucolique rappelant le XIXᵉ siècle reviendrait à opérer un retour en arrière, tandis que le reste du monde avance rapidement. Il convient de garder à l’esprit ce constat pour les perspectives des décennies à venir. Il est important d’observer la réalité mondiale plutôt que de se limiter à certains discours politiques. Le monde poursuit sa croissance parce qu’elle contribue à l’amélioration du bien-être collectif. Sans croissance, il n’existe pas d’amélioration durable du niveau de vie. C’est elle qui a transformé les conditions d’existence de l’humanité. Pourquoi faudrait-il s’arrêter alors que le reste du monde continue de progresser ? La France risque d’être fortement pénalisée dans les années à venir si elle suit ou applique certaines mesures de l’écologie politique.
Rémy Prud’homme : Une politique de décroissance assumée conduirait mécaniquement à une baisse du PIB. Le financement du modèle social français repose largement sur l’activité économique : les dépenses publiques représentent environ 57 % du PIB français, l’un des niveaux les plus élevés de l’OCDE.
En cas d’application des mesures défendues par les écologistes, la France retrouverait les difficultés que nous connaissons aujourd’hui, mais de manière amplifiée. On verrait probablement davantage de mécontentement social et davantage de tensions. Certains dirigeants risquent de considérer qu’il faudrait vivre dans des logements plus petits, se déplacer moins et consacrer davantage de temps à des activités culturelles. Mais ces aspirations ne sont pas universelles. Beaucoup de personnes souhaitent mener d’autres projets, consommer davantage ou améliorer leur situation matérielle.
Par ailleurs, les pays pauvres sont nombreux dans le monde. Or, ils ne défendent généralement pas la décroissance. La Chine, l’Inde et de nombreux pays en développement recherchent au contraire davantage de croissance et mettent en œuvre des politiques visant à la favoriser. Ce type de discours sur la décroissance y est peu présent.
Toute politique visant à réduire la production conduit mécaniquement à une baisse du niveau de vie.
Or, la quasi-totalité des citoyens estime que son niveau de vie est insuffisant. Les individus souhaitent améliorer leurs conditions de vie. Il n’est pas possible de faire comme si les Français ne désiraient pas vivre mieux demain qu’aujourd’hui.
Comment expliquez-vous que l’écologie politique et l’idéologie décroissante, relativement marginales il y a encore quelques décennies, aient acquis une influence si importante en France, même au sein des institutions ? Comment est-on passé d’un courant minoritaire à une situation où, en 2026, les mesures les plus radicales occupent une place importante dans le débat public et dans de nombreux domaines de l’action politique ? Faut-il y voir une forme d’entrisme politique ou culturel et l’influence de certains penseurs ou de personnalités comme René Dumont ?
Samuel Furfari : Après la chute du communisme, l’Europe s’est retrouvée sans adversaire idéologique clairement identifié. Pendant des décennies, le débat politique s’était structuré autour de l’opposition entre l’économie de marché et le communisme. Avec la disparition de ce dernier, les responsables politiques se sont retrouvés sans grand récit structurant. Parallèlement, les questions environnementales ont pris une importance croissante.
Les écologistes ont ainsi pu occuper l’espace laissé vacant par le communisme en réinvestissant, sous une autre forme, une critique de l’économie de marché. Les écologistes ont toujours été porteurs d’une logique de contestation de ce modèle.
Les responsables politiques, privés de grandes oppositions idéologiques structurantes, ont intégré ces thématiques, non nécessairement par adhésion doctrinale, mais par besoin de nouveaux cadres de discours.
Par ailleurs, la défense de l’environnement bénéficie d’une forte acceptabilité sociale. Aucun responsable politique ne peut se présenter en affirmant qu’il souhaite davantage de pollution. Les thématiques portées par les écologistes ont donc progressivement été largement reprises dans le débat public.
Les industriels ont également accompagné ce mouvement afin de se positionner comme acteurs de la transition environnementale.
Les milieux scientifiques ont suivi cette évolution, notamment en raison de l’orientation des financements publics vers ces thématiques. De nombreux chercheurs se sont ainsi spécialisés dans les questions environnementales, en lien avec les priorités de financement et de recherche.
Chacun y trouvait donc un intérêt. Les écologistes gagnaient en influence. Les responsables politiques apparaissaient comme des défenseurs de l’environnement. Certains chefs d’État et responsables internationaux se sont également approprié ces thématiques, en affirmant la nécessité de suivre les recommandations des institutions scientifiques spécialisées dans le climat. Les industriels sollicitaient des aides publiques pour financer les transformations exigées. Les scientifiques, de leur côté, obtenaient davantage de financements pour la recherche. L’ensemble de ces dispositifs est financé par les impôts, les taxes, la fiscalité carbone, les subventions et diverses formes d’aides publiques.
Cette orientation a contribué à affaiblir la compétitivité économique. Une partie de cette compétitivité a été progressivement sacrifiée au profit d’une idéologie écologiste ne correspondant pas nécessairement aux préoccupations majoritaires de la population.
Cette situation convenait néanmoins à l’ensemble des acteurs concernés. Le système actuel s’apparenterait ainsi à une forme d’auto-sabotage. Tant que cette dynamique ne sera pas clairement remise en cause, la situation restera inchangée. Il est nécessaire que ces enjeux deviennent un véritable objet de débat politique, notamment lors des élections présidentielles. Un débat explicite sur ces questions est indispensable. À défaut, le processus de déclin se poursuivra progressivement.
A l’occasion de la canicule, les écologistes ont l’intention de déposer une proposition de loi en faveur d’un congé climatique pour les Français face aux épisodes répétés de chaleur extrême. Quel serait le coût d’une telle mesure et en quoi pourrait-elle fragiliser l’économie française ?
Rémy Prud’homme : Cette proposition ne me paraît pas constituer une mesure sérieuse. Ses auteurs n’en ont pas eux-mêmes défini précisément le coût ni les modalités concrètes de mise en œuvre. En France, un jour ouvré représente environ 0,4 % de la production annuelle.
Avec un tel congé, si les personnes travaillent moins, la France produira moins. Si notre pays produit moins, la France génèrera moins de richesses, moins de recettes fiscales, moins de productivité et, in fine, moins de satisfaction collective. Il s’agit davantage d’une mesure de communication.
Un congé signifie que les personnes ne travaillent pas. Encore faut-il d’ailleurs préciser les modalités concrètes d’application de cette mesure. Fondamentalement, si les personnes travaillent moins, la production diminue. L’ampleur de cette baisse peut varier selon les secteurs, mais le principe reste inchangé. C’est précisément pour cette raison que, dans le débat sur les retraites, beaucoup estiment qu’il existe peu d’alternatives à un allongement de la durée du travail. Cette proposition reste donc très superficielle.
Samuel Furfari : L’État finance tout avec ce que certains appellent « l’argent magique ». Les écologistes ont envisagé de nouvelles dépenses. Mais l’économie ne fonctionne pas ainsi. Selon l’INSEE, une journée de grève ou d’arrêt massif de travail représente en moyenne 0,1 à 0,2 point de PIB selon l’intensité sectorielle. Une généralisation de jours non travaillés en période de chaleur ou de canicule pourrait mécaniquement représenter plusieurs milliards d’euros par an, selon les secteurs concernés (industrie, BTP, services).
Il convient de rappeler que, dans la plupart des régions françaises, le froid constitue historiquement un enjeu plus fréquent que la chaleur et la canicule.
De nombreux pays vivent depuis longtemps avec des températures bien plus élevées. En Grèce ou au Moyen-Orient, les températures sont très élevées une grande partie de l’année, et pourtant les populations continuent de travailler. Avec des équipements adaptés, notamment la climatisation, la qualité de vie peut être maintenue à un niveau élevé.
C’est pourquoi l’idée de créer systématiquement des congés financés par l’État en raison de la chaleur relève, selon moi, d’une nouvelle expression d’une vision excessive des enjeux climatiques. Il s’agit, une fois encore, d’une illustration des excès de certaines propositions écologistes.
D’une idéologie restée relativement marginale dans les années 1960 à la situation de 2026 avec une écologie politique qui cherche à peser dans les débats et à transformer la société, comment expliquer que les idées et les projets écologistes s’imposent dans la quasi-totalité des secteurs stratégiques dans l’énergie, l’agriculture ou l’industrie ? Certains acteurs politiques, des ONG, le Conseil constitutionnel, certains de nos voisins européens ou la Commission européenne ont-ils accéléré le phénomène et favorisé l’agenda et les idées de l’écologie politique ?
Samuel Furfari : L’Allemagne ne dirige pas officiellement l’Europe, mais elle est incontestablement le pays qui y exerce le plus d’influence. Sa représentation au sein des institutions européennes est particulièrement importante. Au sein de la Commission européenne également, son influence est notable. Depuis de nombreuses années, l’Allemagne occupe ou influence un nombre significatif de postes stratégiques. Cette situation est, dans une certaine mesure, normale : chaque État cherche à défendre ses intérêts. Toutefois, une part importante de la politique énergétique européenne trouve son origine en Allemagne. Ce qui constituait initialement une politique nationale allemande a progressivement été transposé au niveau européen. Elle n’a plus été présentée comme un choix spécifiquement allemand mais a fini par être qualifiée de « transition énergétique », mais son inspiration demeure largement allemande. Cette orientation a ensuite été soutenue par des autorités allemandes influentes, avec l’appui de nombreux autres gouvernements européens. La France porte également une part de responsabilité. Si la France, sous la présidence d’Emmanuel Macron, ainsi que d’autres chefs d’État européens, s’étaient opposés à ces orientations, elles n’auraient pas été adoptées à une telle échelle. Les États membres ont accepté ces politiques. La situation actuelle résulte donc à la fois de l’influence allemande et de l’accord des autres gouvernements européens. Quelques pays, comme la Pologne, se sont opposés à certaines de ces orientations, mais ils sont restés minoritaires. Tous les autres ont accepté. C’est pourquoi il ne faut pas attribuer cette évolution à la seule Allemagne. Selon la Commission européenne, l’UE vise une réduction de – 55 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 (par rapport à 1990). L’Allemagne a joué un rôle majeur dans l’“Energiewende” : en 2023, elle produisait encore environ plus de 40 % de son électricité à partir du charbon et du gaz, selon l’IEA, ce qui a pu influencer ses choix européens et avoir des conséquences sur d’autres pays.
Les écologistes ont historiquement défendu une sortie du nucléaire et continuent de promouvoir un système électrique reposant principalement ou exclusivement sur les énergies renouvelables. Si la France appliquait intégralement cette orientation des écologistes, quels seraient les coûts et les conséquences énergétiques d’un tel choix ?
Samuel Furfari : Selon RTE, un système sans nucléaire augmenterait les coûts du système électrique de 15 % à 100 % selon les scénarios et nécessiterait une capacité en renouvelable 2 à 3 fois supérieure pour compenser l’intermittence.
Une telle situation et de telles perspectives me font repenser au combat que nous avons dû mener au sujet des incinérateurs de déchets ménagers par le passé. À l’époque, je travaillais sur les questions environnementales, avec l’objectif de limiter la pollution. Nous avions engagé un travail sur ce sujet, mais nous étions confrontés à une opposition constante de la part des écologistes, qui refusaient les incinérateurs. La confrontation a été longue et difficile. J’ai même fait l’objet de plaintes officielles de députés européens écolos adressées au commissaire européen qui leur a répondu ‘Furfari dit simplement le droit europeen’. En réalité, je me contentais de défendre l’application de la directive européenne sur les incinérateurs.
Un jour, lors d’une réunion au Parlement européen, un député fédéral allemand – et non un député européen – m’a déclaré : « C’est vous qui avez raison. » Il s’agissait d’un député écologiste. Le bon sens finit toujours par triompher. L’illusion, à travers les mesures des écologistes, ne dure qu’un temps.
Les écologistes sont aujourd’hui en difficulté sur de nombreuses politiques. Il est toujours possible pour eux de faire de la communication, de la mise en scène autour de ces sujets, de mettre en avant leur projet de réformes, de tenter d’imposer de nouveaux concepts et des mesures restrictives et décroissantes au sein de la société mais cela ne durera pas. Le bon sens finit toujours par s’imposer.
S’agissant du nucléaire, la France a en partie fragilisé son savoir-faire en suivant certaines orientations portées par les écologistes, notamment dans le cadre de la constitution du gouvernement sous Lionel Jospin. Il fallait composer avec les écologistes, ce qui a conduit, entre autres, à la fermeture de Superphénix. Par la suite, François Hollande a poursuivi dans cette voie. Pendant des années, Emmanuel Macron a également affirmé qu’il fallait réduire la part du nucléaire. Aujourd’hui, son discours a évolué sur la question. Tout cela ne tient pas. Les impasses de certaines politiques écologistes ne peuvent pas durer.
Pensez-vous que nos partenaires étrangers se tourneront dans cette direction ? Certainement pas. Les besoins exprimés à l’étranger se détournent de tels choix face aux difficultés rencontrées ailleurs dans le monde. Ces orientations ont été mises en œuvre dans de nombreux pays de l’Union européenne et dans plusieurs contextes.
L’exemple des OGM est assez emblématique. Le Parlement a accepté de nouvelles techniques et de nouveaux projets. Ces combats sont devenus marginaux. Ils peuvent encore susciter de la sympathie chez certains militants, mais ils demeurent ultra-minoritaires. Le problème est que les médias donnent une caisse de résonance aux écologistes et à leurs projets. Ils bénéficient d’une visibilité importante. Cela vaut particulièrement pour les médias publics et privés, où les écologistes disposent régulièrement de tribunes et d’espaces d’expression. C’est ce qui explique leur présence persistante dans le débat public et dans la sphère politique, l’avancée et l’omniprésence de leurs idées et de leurs projets de réformes alors même que de nombreux citoyens raisonnables ne partagent pas les positions des écologistes.
Rémy Prud’homme : Le cas de l’électricité in France est particulièrement instructif, car il constitue un véritable cas d’école permettant d’évaluer le coût de ces orientations. La France s’est dotée d’un important programme nucléaire. Avant le développement massif des énergies renouvelables, autour de 2008, le parc nucléaire français, complété par les barrages hydrauliques construits au cours des décennies précédentes, permettait déjà de produire davantage d’électricité que les besoins nationaux.
Contrairement à une idée fréquemment avancée, ce système n’a pas reposé sur des subventions publiques directes. Il a été financé par l’emprunt, y compris à l’étranger, notamment aux États-Unis. La France disposait donc d’un outil de production suffisant pour couvrir ses besoins. Depuis cette période, la consommation d’électricité n’a pratiquement pas augmenté ; elle a même légèrement diminué après une longue phase de stagnation.
Dans ces conditions, si des investissements massifs dans l’éolien et le solaire – d’un ordre de grandeur comparable à ceux consentis autrefois pour le nucléaire – n’avaient pas été engagés, la situation aurait été différente. Les prix de l’électricité seraient restés parmi les plus bas d’Europe et auraient même pu continuer à baisser, les emprunts ayant financé le parc nucléaire ayant été remboursés.
Le coût de production du nucléaire, comme celui de l’hydraulique, repose essentiellement sur un investissement initial. Une fois les infrastructures construites, les coûts d’exploitation demeurent relativement faibles. L’uranium, par exemple, ne représente que 3 à 4 % du coût total de production. Aujourd’hui, la France produit environ 65 à 70 % de son électricité grâce au nucléaire, ce qui lui permet d’afficher l’un des mix électriques les moins carbonés d’Europe.
La France disposait donc déjà d’un système complet et fonctionnel. En l’absence de nouvelles dépenses importantes, les prix seraient restés très bas. Or, en euros constants, les prix de l’électricité ont doublé depuis cette période. Autrement dit, les choix effectués pour répondre aux orientations portées par les écologistes ont contribué à un doublement du prix de l’électricité en France. Cette analyse doit toutefois être nuancée, car le prix de l’électricité dépend également de l’intégration au marché européen, dont les niveaux sont largement influencés par la situation allemande. L’Allemagne a conduit des politiques encore plus radicales dans ce domaine.
Le cas français demeure néanmoins particulièrement intéressant, car il permet une lecture relativement claire : la capacité de production existait déjà, et la demande n’augmentait pas. Cela permet d’identifier plus aisément les facteurs ayant contribué à la hausse des prix. Certaines dépenses d’exploitation ont bien augmenté avec le temps, notamment les salaires liés à la maintenance des centrales, mais ces hausses restent limitées. Dans l’ensemble, les prix seraient demeurés proches de ceux observés avant le développement massif de l’éolien et du solaire. C’est pourquoi la France constitue un cas d’étude singulier, peu de pays disposant d’une situation comparable permettant ce type de comparaison.
Dans le cas de l’électricité, ce calcul peut être effectué de manière relativement précise. Dans de nombreux autres domaines, l’exercice est plus difficile, mais il reste possible d’en tracer les contours et d’essayer d’identifier ce qui se serait produit en l’absence de ces politiques.
Des pans entiers de l’économie ont été placés sous cette logique. Cela était visible, assumé et revendiqué. Pendant une période, il n’existait plus véritablement de ministère des Transports à part entière ; il s’agissait principalement d’une politique de décarbonation des transports. Le secrétariat d’État aux Transports était alors placé sous la tutelle du ministère de la Transition énergétique.
Il en allait de même pour le logement. Pendant plusieurs années, il n’y a pratiquement plus eu de ministère du Logement de plein exercice. La situation semble avoir évolué depuis, avec le retour d’un ministère des Transports à part entière, et probablement également du logement. Mais, durant cinq ou six années récentes, la priorité a été avant tout donnée à la décarbonation du logement et des transports.
Au lieu de laisser ces ministères exercer les missions pour lesquelles ils avaient été institués, il leur a été demandé de mettre en œuvre des politiques visant principalement à réduire les émissions de gaz à effet de serre de leurs secteurs respectifs. Cette orientation a entraîné des coûts significatifs et, dans certains cas, une dégradation du service de transport, avec des répercussions sur l’économie nationale.
Cette idée et ce projet de réduction du nucléaire, d’abord porté et défendu à l’origine par les écologistes, ont été très largement suivis par la quasi-totalité des forces politiques, à l’exception des communistes pendant une longue période, ainsi que de quelques personnalités à droite. Il s’agit donc d’un ensemble d’idées qui a exercé une influence considérable en France au cours des quinze à vingt dernières années.
Ce mouvement continue d’être fortement soutenu par de nombreux groupes et partis. À l’occasion des élections européennes, l’examen des programmes des différentes formations politiques sur ce sujet montrait que pratiquement tous les partis de gauche, à l’exception du Parti communiste, étaient favorables à l’arrêt du nucléaire. Cela est explicitement écrit dans leurs programmes. Les socialistes eux-mêmes, avec Olivier Faure, ainsi que Raphaël Glucksmann, défendaient également cette orientation. Dans les textes de ce dernier, on retrouve une préconisation de sortie du nucléaire. Il existe donc encore un grand nombre de responsables politiques favorables à cette ligne, sans compter ceux qui, par le passé, étaient résolument antinucléaires, comme l’actuel Premier ministre. Il avait, de mémoire, été adjoint de Nicolas Hulot dans le gouvernement de M. Philippe et se déclarait alors ouvertement favorable à la sortie du nucléaire. Il ne tiendrait sans doute plus ce discours aujourd’hui, mais il l’a tenu. Il s’agit donc d’un mouvement d’ampleur, notamment politique, qui conserve une réelle influence.
Si l’on se réfère à la PPE3, la programmation pluriannuelle de l’énergie, on constate qu’au-delà des principes d’articulation entre renouvelables et nucléaire, les orientations concrètes pour les années à venir reposent largement sur les énergies renouvelables, avec des volumes importants. Il est notamment prévu de tripler la production d’électricité éolienne et solaire. Il est déjà possible de constater des évolutions déjà engagées avec l’influence des Verts.
En Espagne, le réseau électrique, reposant en grande partie sur des énergies renouvelables, a particulièrement souffert ces dernières années avec notamment un important black-out, une forte panne de courant, en avril 2025. En appliquant en France les mesures défendues par les écologistes dans le domaine de l’énergie et avec la volonté de limiter le nucléaire, existerait-il de véritables risques de pannes sur le réseau ? Et quel serait l’impact sur les tarifs de l’énergie si la France se passait du nucléaire ?
Samuel Furfari : Les spécialistes et les experts dans le domaine de l’électricité savent depuis longtemps qu’il existe une limite physique à la part des énergies intermittentes dans un système électrique. Il n’est pas possible de dépasser le seuil d’environ 35 %. Il est possible d’aller au-delà, mais cela devient dangereux et les risques augmentent. L’Espagne est d’ailleurs en train de revenir en arrière. Après plusieurs incidents, les responsables ont été amenés à réintroduire certains moyens de production dans le système électrique.
Deux notions sont souvent peu évoquées, car elles sont trop techniques pour le grand public comme pour une partie des responsables politiques : la puissance de court-circuit et l’inertie. Les énergies intermittentes, par nature variables, n’apportent pas de puissance de court-circuit. Lorsqu’un incident survient sur le réseau, celui-ci peut décrocher, un peu comme lorsqu’un fusible saute dans une installation domestique. L’image est simplificatrice, mais elle permet de comprendre le mécanisme. Mais une éolienne ne fournit pas la puissance nécessaire pour absorber ce type de choc.
La seconde notion est celle de l’inertie. Lorsqu’une centrale nucléaire ou une centrale à gaz est en fonctionnement, elle possède une masse importante. En cas d’interruption de l’alimentation, cette masse continue de tourner pendant un certain temps grâce à son inertie. Il s’agit de la même notion que celle de l’inertie en mécanique. Ainsi, lorsqu’un incident survient sur le réseau, ces machines poursuivent leur rotation et contribuent à stabiliser le système. À l’inverse, une éolienne ou un panneau solaire ne disposent pas de cette inertie. En cas de disparition du vent ou de réduction brutale de l’ensoleillement par un nuage, la production d’électricité cesse immédiatement. Ces phénomènes engendrent des perturbations sur les réseaux, dont la gestion devient plus complexe.
Aujourd’hui, une part importante d’énergies renouvelables est intégrée au système, ce qui permet son fonctionnement. Toutefois, cela s’accompagne de risques croissants lorsque certaines limites sont dépassées. Il existe donc une limite intrinsèque, au-delà de laquelle il n’est pas possible d’aller sans fragiliser le système électrique tout entier. Tous ceux qui évoquent un objectif de zéro émission nette, de neutralité carbone, méconnaissent, selon moi, le fonctionnement du système électrique. Cela n’est pas réalisable.
Les électriciens ne le disent pas nécessairement, d’une part parce qu’ils appartiennent à des structures publiques et doivent appliquer les orientations fixées, et d’autre part parce qu’ils ont aussi intérêt au développement des énergies renouvelables. Il est donc contradictoire de prétendre augmenter indéfiniment la part des énergies renouvelables. Ce n’est pas possible matériellement sans faire courir de risques au système et aux réseaux énergétiques. D’autant qu’en France, le système est déjà fortement décarboné, grâce au nucléaire et à l’hydroélectricité. Ajouter des sources susceptibles de perturber davantage le réseau n’apporte que peu de bénéfices, puisque l’électricité est déjà largement décarbonée. Cela n’est envisageable qu’à la condition de financer ce système. C’est d’ailleurs l’objet d’une loi adoptée il y a quelques années.
L’écologie politique s’est construite autour du refus des OGM, de la réduction drastique des pesticides et de l’opposition à certaines retenues d’eau ou bassines agricoles. Si ces orientations des écologistes étaient appliquées sans compromis, quelles seraient les conséquences sur la production agricole française et pour le pays ?
Samuel Furfari : C’est un fantasme infantile de nier que le monde végétal a besoin d’eau. Les agriculteurs ne peuvent produire que s’il y a de l’eau. Il relève donc du bon sens de construire des retenues et des réservoirs afin de stocker cette ressource. Face aux périodes de chaleur, il est nécessaire d’utiliser l’eau accumulée pendant les périodes de pluie afin de l’employer durant l’été, pour l’agriculture et la production alimentaire. C’est exactement la même logique que celle des bassines. Il s’agit de bon sens.
Un point essentiel du débat est que ces retenues ne gaspillent pas l’eau. Elles permettent au contraire de la stocker lorsqu’elle est disponible, puis de l’utiliser lorsque cela est nécessaire. Cette approche relève donc du bon sens. Il est, à cet égard, difficilement compréhensible que certains militants ou dirigeants, sous l’influence de l’idéologie et de la philosophie de l’écologie politique, s’opposent à des pratiques mises en œuvre partout dans le monde. La gestion de l’eau est universelle. Pourquoi ne devrait-elle pas s’appliquer en France ? Cela apparaît difficilement justifiable. Les aberrations des écologistes semblent ne plus avoir de limites.
Rémy Prud’homme : Les conséquences en France seraient considérables. Tous ceux qui connaissent un minimum l’agriculture le savent. Même les efforts réalisés en faveur de l’agriculture biologique – qui ont souvent relevé d’obligations imposées aux agriculteurs – ont eu pour effet de réduire la production ou d’augmenter les coûts de manière significative, pour un bénéfice en matière de qualité alimentaire qui, comme l’ont montré plusieurs essais en aveugle, reste marginal.
On est ici dans une stratégie et dans une logique purement idéologique. Cela correspond à une caractéristique fréquente des positions écologistes, qui relèvent davantage d’une approche quasi religieuse que scientifique.
C’est particulièrement visible dans le domaine agricole. Les responsables concernés, très majoritairement issus de milieux urbains, entretiennent une forme de défiance à l’égard des agriculteurs et de l’agriculture, alors même que ces derniers font généralement preuve de bon sens, notamment en France.
Tout converge vers une fragilisation du secteur agricole en cas d’application et de généralisation des mesures défendues par les écologistes. D’ailleurs, les documents de programmation eux-mêmes prévoient, en matière agricole, une réduction importante du cheptel. Il ne s’agit pas d’une interprétation : ces éléments figurent dans les textes officiels, qui évoquent notamment une division par deux du cheptel, au motif que les émissions de méthane des bovins constituent un gaz à effet de serre. Dans cette logique, réduire le nombre de vaches apparaît comme un levier direct de réduction des émissions.
Heureusement, une grande partie de ces mesures reste sans application effective. Pas toutes, mais une part importante. Cela n’empêche pas des effets déjà visibles : la hausse des prix, le ralentissement des gains de productivité et la perte de compétitivité.
es soient pleinement évaluées.On observe par ailleurs que la baisse de productivité tend à être plus marquée dans les pays ayant fortement engagé leur décarbonation. À un extrême, la Pologne, qui décarbone relativement peu, conserve une productivité élevée. À l’autre, le Royaume-Uni, engagé dans une décarbonation plus poussée, connaît une productivité plus faible, ce qui alimente une partie de ses difficultés économiques et politiques. Cela constitue au minimum un faisceau d’indices suggérant une possible relation.
En 2008, Dominique Voynet avait prédit que la climatisation dans les voitures allait disparaître dans 10 à 15 ans en France. L’écologie politique a-t-elle parfois sous-estimé le rôle positif de certaines technologies ou innovation comme la climatisation ou aujourd’hui avec l’IA ? Certains responsables écologistes ont-ils eu tendance à analyser certaines innovations principalement sous l’angle de leurs effets négatifs et en quoi cela pénalise le pays ?
Samuel Furfari : Dans la vision de certains écologistes, l’homme est perçu comme un parasite de la nature. Pour certains militants, il devient logique de chercher à limiter son impact, sa croissance démographique et, plus largement, son niveau de vie. Dans cette logique, il devient possible de s’opposer à un grand nombre de technologies. Ce phénomène est déjà observable avec l’intelligence artificielle. Il est frappant de constater qu’en quelques semaines seulement, de nombreuses critiques ont émergé à son encontre, au motif qu’elle consommerait trop d’eau ou trop d’énergie. Or, il est important de rappeler que les enfants apprennent le cycle de l’eau et savent que l’eau ne disparaît pas.
Les grands centres de données nécessitent d’importants systèmes de refroidissement. C’est la raison pour laquelle ces infrastructures sont souvent implantées dans des régions froides, comme l’Alaska ou le nord de la Finlande, où le refroidissement est plus simple et moins coûteux. Cependant, les grandes entreprises technologiques investissent massivement dans ces infrastructures, qu’elles considèrent indispensables au développement économique futur. Prenons l’exemple de Microsoft. L’entreprise a conclu des accords énergétiques de long terme afin d’alimenter ses centres de données. Aux États-Unis, notamment au Texas, d’importantes capacités de production électrique sont développées pour répondre à la demande croissante liée aux serveurs informatiques et à l’intelligence artificielle. Ces investissements reposent sur une énergie abondante et relativement peu coûteuse. À l’inverse, en France, le débat demeure difficile sur certaines ressources énergétiques, notamment le gaz de schiste. Dans ces conditions, la question de la compétitivité se pose.
Cette situation apparaît cohérente avec les positions des écologistes les plus radicaux, dont l’objectif est, selon cette analyse, de freiner ou de limiter certains développements technologiques. Pendant ce temps, le reste du monde poursuit ses investissements, développe ses infrastructures et accélère sa croissance. Les autres pays continuent d’avancer. À chaque innovation ou progrès technologique, des arguments émergent pour en contester la pertinence, selon l’écologie politique. Il existe ainsi de manière récurrente de nouvelles justifications pour freiner le progrès. Les effets négatifs des politiques écologistes constituent un facteur d’affaiblissement de la prospérité.
Rémy Prud’homme : Oui, c’est même une tendance récurrente. Des décisions ou des prises de position sont parfois formulées à partir d’études dont la portée ou la qualité n’est pas toujours clairement établie. Elles répondent souvent à des inquiétudes réelles ou à des préoccupations exprimées dans la société, mais sans que les conséquences concrètes soient pleinement évaluées.
Par ailleurs, la question de la climatisation concerne aussi bien les logements que les véhicules. Dans les deux cas, certaines positions ont été adoptées sans mesurer suffisamment les effets possibles en matière de confort, de santé et parfois même de mortalité. Ces décisions ont des impacts réels sur les conditions de vie.
Ce qui frappe surtout, c’est le manque de culture scientifique qui accompagne parfois ces débats. Le paradoxe est d’autant plus marqué que nombre de ces politiques sont présentées comme fondées sur la science. C’est précisément ce qui constitue la principale contradiction.
Des mesures ont été prises, à différents niveaux. Des choix importants ont également été faits au niveau des villes et des régions, et un certain nombre de décisions portées par les écologistes ont été mises en œuvre. Il est possible de citer, par exemple, la question de la climatisation. Les écologistes, ainsi qu’un grand nombre de municipalités, y compris la Ville de Paris, ont longtemps été opposés à la climatisation, pour des raisons qui paraissent contestables. Des décisions importants ont également été prises à Nantes, notamment. Ce n’est d’ailleurs pas uniquement une question de coût ; dans certains cas, cela représente même un investissement financier significatif. Dans un CHU ultramoderne à Nantes, il n’y a pas de climatisation. Il s’agit d’un choix volontaire. Une équipe a développé de nouvelles technologies de construction censées réduire l’exposition à la chaleur. Cela constitue un exemple typique de ce que beaucoup envisagent aujourd’hui sous une forme que l’on peut qualifier d’utopique.
La climatisation est rejetée par les écologistes parce qu’elle consomme de l’électricité ; l’électricité était elle-même jugée problématique parce qu’elle émet du CO₂, lequel était présenté comme le principal des maux. Or, en réalité, l’électricité française émet très peu de CO₂. Aujourd’hui, certains commencent à considérer que les choix et les politiques menées en matière de climatisation, sous l’influence des écologistes, étaient excessifs et qu’ils pourraient être regrettés. Le débat est d’ailleurs ouvert depuis un certain temps. Il est probable que de nombreux patients en subiront les conséquences. Les dégâts et les conséquences des choix et des positions des écologistes sont donc importants et touchent de nombreux domaines.
Un autre exemple concerne le logement. Au nom de la lutte contre les émissions liées au chauffage, y compris électrique, un certain nombre de logements considérés comme insuffisamment performants sur le plan énergétique ont été interdits à la location. Le résultat est une baisse de la construction et une crise du logement aujourd’hui très marquée, avec une offre locative insuffisante. Une partie de cette situation est liée à des choix politiques fondés sur des analyses jugées erronées ou mal mises en œuvre. Le logement est pourtant un enjeu central, car il conditionne l’emploi, la productivité et les échanges économiques. Il est également essentiel au fonctionnement des villes et du marché du travail.
Or, cet ensemble est fragilisé par ce qui est perçu ici non comme un corpus d’idées, mais comme une forme de dogmatisme écologique. Il n’est pas nécessaire de faire preuve d’une grande imagination pour anticiper les conséquences négatives : elles sont déjà visibles. Et ce constat ne se limite pas à la France. On observe également, en Europe, aux États-Unis et dans une large partie du monde, une croissance historiquement faible, des gains de productivité très réduits et une progression limitée, voire une stagnation, des niveaux de vie dans de nombreux pays, tandis que les prix augmentent presque partout.
Le fait de se priver des OGM ou de réduire fortement l’usage des pesticides comme le préconisent les écologistes ne risque-t-il pas d’entraîner des difficultés sur le plan alimentaire et des rendements agricoles en France ? Dans une France gouvernée avec de telles orientations écologistes, pourrait-on rencontrer des problèmes de production agricole et des tensions sur l’approvisionnement alimentaire ?
Samuel Furfari : Cela risque d’être le cas. Il ne faut pas oublier qu’avant la mise en place de la politique agricole européenne, l’alimentation en Europe était insuffisante et les pénuries fréquentes. Dans d’autres régions du monde, la situation était parfois catastrophique et les famines courantes. Par la suite, l’agriculture a progressivement intégré davantage de processus liés à la science et aux progrès technologiques et scientifiques Tout a commencé avec les engrais minéraux, qui ont permis une augmentation significative des rendements.
Aujourd’hui, si l’humanité parvient à nourrir plusieurs milliards de personnes, c’est en grande partie grâce aux engrais. Si l’on devait se limiter aux méthodes traditionnelles, dans un contexte de forte croissance démographique mondiale, cela ne fonctionnerait pas.
Il en va de même pour les pesticides. Pourquoi ont-ils été développés ? Parce que les pertes agricoles dues aux maladies, aux insectes et à divers phénomènes naturels étaient considérables. Il a fallu trouver des réponses. Les chimistes ont donc développé des solutions pour lutter contre les ravageurs de récoltes et pour protéger les productions agricoles. Ces progrès et ces avancées permettent aujourd’hui de produire en quantité suffisante pour nourrir les populations à travers le monde.
Selon la FAO, les rendements agricoles mondiaux ont été multipliés par 2 à 3 depuis les années 1960 grâce aux intrants (engrais, phytosanitaires, irrigation). Sans protection phytosanitaire, certaines cultures peuvent perdre 20 à 40 % des rendements selon les régions. En Europe, la stratégie “Farm to Fork” vise une réduction de 50 % des pesticides d’ici 2030, mais les effets sur les rendements restent incertains selon les cultures.
La suppression de ces outils entraînerait mécaniquement une baisse de la production agricole. Certains courants écologistes parmi les plus radicaux assument d’ailleurs une forme de malthusianisme. Pour eux, et avec l’influence de l’idéologie et de la pensée de l’écologie politique, la croissance démographique ne serait pas souhaitable. Des personnalités comme Jean-Marc Jancovici, René Dumont sont régulièrement associées à cette lecture.
Dans cette perspective, il s’agirait de réduire la pression démographique mondiale. Les écologistes s’inscrivent souvent, selon cette analyse, dans ce schéma. Ils n’affirment pas explicitement souhaiter une baisse de la population ou des conséquences humaines directes. Mais les politiques consistant à freiner le progrès ou à limiter les moyens de production conduisent, de fait, à de telles conséquences.
Savez-vous d’ailleurs quelle est, selon eux, la véritable raison de l’hostilité des écologistes au nucléaire ? Ce ne sont ni les déchets ni les risques d’explosion. La raison de l’hostilité au nucléaire au coeur de l’écologie politique tient au fait que le nucléaire est perçu comme une source d’énergie pratiquement illimitée. À partir du moment où l’énergie devient abondante, les contraintes pesant sur la croissance économique et démographique diminuent. La croissance démographique se limitera sans doute pour d’autres raisons, mais certains souhaitent qu’il existe une énergie rare et coûteuse afin d’en freiner le développement. Dans cette logique, leur principal adversaire demeure le nucléaire.
Dans un pays qui finance les retraites, la santé, l’école, la transition énergétique et la défense grâce à sa création de richesse, la stratégie assumée de la décroissance, soutenue par une partie des écologistes, est-elle soutenable ? Une économie de la décroissance peut-elle financer le modèle social français et quelles seraient les conséquences pour le pays ?
Rémy Prud’homme : Cela est impossible évidemment. Aujourd’hui, on observe que la population se plaint d’un manque de revenus, d’un manque de production et d’un manque de croissance. Une part importante du mécontentement actuel provient précisément de la faiblesse de la croissance.
S’il y avait encore moins de croissance avec de nouvelles mesures appliquées par les écologistes, il y aurait vraisemblablement davantage de mécontentement. Cette idée ne tient pas économiquement et présente des risques.
En France, les prélèvements obligatoires représentent environ 45 % du PIB. Une diminution durable de l’activité économique réduirait donc mécaniquement les recettes fiscales et sociales disponibles pour financer les services publics et la protection sociale.
Samuel Furfari : Cela n’est pas soutenable. Si la croissance s’arrête, la qualité de vie se dégrade, et pas uniquement pour les Français. Beaucoup ne comprennent pas que ce qui peut apparaître comme une dépense superflue ou un gaspillage constitue en réalité une activité économique qui fait travailler de nombreuses personnes. Ces activités produisent à leur tour de la richesse, qui bénéficie à d’autres individus dans un système de coopération économique.
Les loisirs, par exemple, ne relèvent pas uniquement du temps libre : ils génèrent également de l’activité économique, des emplois et des revenus qui irriguent d’autres secteurs. La suppression du tourisme, par exemple, représenterait la disparition d’une part importante de cette création de richesse. Il en va de même pour de nombreux secteurs. Nous vivons dans un système où chacun contribue, par son activité, au progrès collectif. Il est donc absurde de considérer le progrès économique comme un problème et de vouloir l’interrompre. Les conséquences seraient immédiatement perceptibles. Le système deviendrait rapidement insoutenable. Un arrêt durable de la croissance provoquerait des tensions sociales majeures, voire des émeutes, car cela se traduirait par une baisse du niveau de vie.
Il convient donc de ne pas considérer la croissance comme un problème. Elle est précisément ce qui a permis l’amélioration des conditions de vie.
Face à l’épisode de canicule en France, la patronne des Écologistes, Marine Tondelier a indiqué qu' »il y a des endroits où on ne peut plus se passer de clim ». Ces propos marquent-ils un tournant idéologique pour les Écologistes ?
Samuel Furfari : La climatisation représente une amélioration considérable de la qualité de vie. C’est la raison pour laquelle elle s’est développée dans de nombreux pays. Il est difficilement compréhensible que l’on puisse s’opposer à ce qui relève du bon sens. Certains semblent préférer que des personnes meurent de chaleur plutôt que de recourir à des systèmes de climatisation. Il suffit d’imaginer les conséquences dans les hôpitaux. Nous vivons dans un pays prospère, capable de financer de nombreuses politiques publiques. Pourquoi ne pas consacrer une partie de cette richesse à rafraîchir les hôpitaux, les écoles ou les logements lorsque cela est possible ? Ce refus de la climatisation était comme un retour en arrière. C’est comme si l’on considérait aujourd’hui qu’il faudrait renoncer à l’eau chaude au motif qu’elle consomme de l’énergie. Ce serait un recul inacceptable pour la population.Selon l’Agence internationale de l’énergie (IEA), la climatisation représente déjà environ 10 % de la consommation mondiale d’électricité et pourrait tripler d’ici 2050 avec le réchauffement climatique.
Si les médias ne relayaient pas constamment ces sujets et ces thématiques calqués sur la ligne de l’écologie politique, ils resteraient marginaux. La majorité des citoyens ne se lèvent pas le matin en se demandant comment réduire et lutter contre la climatisation. Ce sont les médias qui donnent de l’écho à ces idées et qui offrent régulièrement des tribunes à certaines personnalités écologistes.
Un exemple étranger est particulièrement parlant. Il y a quelques décennies, Singapour était un pays pauvre, insalubre et infesté de moustiques. Il est devenu l’un des plus prospères au monde. Les dirigeants qui ont conduit cette transformation ont expliqué que la climatisation avait joué un rôle déterminant dans le développement du pays. Elle a amélioré la qualité de vie dans un climat tropical et permis d’accroître la productivité en rendant les conditions de travail plus supportables. La modernisation de Singapour devait beaucoup à la climatisation, selon le constat formulé par l’un des dirigeants du pays.
La France devrait prendre du recul et les médias devraient cesser d’accorder une place disproportionnée aux discours liés à l’écologie politique et qui ont des conséquences sur l’économie et la croissance du pays. Ces positions ont évidemment le droit d’exister dans le cadre de la liberté d’expression et du débat démocratique, mais il n’est pas nécessaire de leur offrir en permanence une caisse de résonance médiatique lorsque certaines des mesures ou des réformes proposées risquent d’avoir des effets négatifs sur l’économie, la croissance, le marché de l’énergie ou bien encore l’agriculture.
Une société appliquant l’ensemble des mesures défendues par les écologistes seraient-elle réellement plus durable ou simplement plus pauvre ? Y aurait-il un coût important pour la croissance et le PIB ? Derrière ces promesses et cette vision de société, existe-t-il un coût économique trop élevé ?
Rémy Prud’homme : La décroissance signifie une diminution du PIB. C’est exactement ce que le terme désigne. Une baisse du PIB correspond à une réduction de la production. Cela implique moins de ressources pour la santé, moins de financements pour la culture, moins de nourriture, moins de transports et, plus généralement, moins de biens et de services disponibles.
Les individus ne pourraient plus consommer, se loger ou s’habiller de la même manière. C’est cela, concrètement, la décroissance : une diminution de la richesse produite.
Bien entendu, cette baisse ne serait pas uniforme selon les secteurs, mais, globalement, elle se traduirait par un recul de l’activité économique dans l’ensemble de la société.
Avec ces stratégies défendues par les Verts, sur les OGM, le nucléaire et dans une logique de décroissance, il y aurait automatiquement des difficultés dans la vie quotidienne. Si l’on prend l’exemple de l’agriculture, produire moins signifie disposer de moins de nourriture. Certains répondent qu’il serait possible d’importer davantage. Cela suppose toutefois que le reste du monde ne suive pas la même trajectoire. L’une des évolutions majeures des trente dernières années à l’échelle mondiale est la quasi-disparition des famines. Pendant des siècles, l’humanité a vécu sous la menace permanente de famines provoquant parfois des millions de morts.
Aujourd’hui, les famines ont pratiquement disparu. Il existe toutefois une exception : les zones de guerre. Lorsque des conflits éclatent entre États ou à l’intérieur d’un pays, la production agricole s’effondre et les famines réapparaissent.
Mais dans des pays comme l’Inde, où elles étaient autrefois fréquentes, la situation a profondément changé. Des populations entières mouraient de faim ; ce n’est plus le cas aujourd’hui. La même évolution s’est produite en Chine, ainsi que dans de nombreux pays africains. Les famines ont largement reculé grâce aux progrès de la technologie agricole. Ces progrès sont liés aux innovations agricoles, aux avancées génétiques, au développement de l’irrigation et à la mise au point de variétés plus résistantes aux maladies et aux conditions difficiles. Il s’agit de l’un des plus grands succès de l’histoire contemporaine. Revenir sur ces avancées reviendrait à opérer un recul particulièrement préoccupant.
Il n’existe pratiquement aucun pays en développement qui accepterait de produire moins au motif que cela serait défavorable à la planète. Face à ce type de discours, la réponse est généralement qu’ils ont d’autres priorités. Cela vaut particulièrement pour la Chine, mais aussi pour de nombreux autres pays. En Chine, des populations mouraient encore de faim dans les années 1960, lors des grandes famines. À partir du moment où le gouvernement chinois a commencé à organiser l’économie de manière plus efficace et plus ouverte aux mécanismes de marché, la prospérité s’est développée. Aujourd’hui, la situation n’a plus rien de comparable. Cette idée de retour en arrière me paraît donc particulièrement inquiétante.
Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas rechercher des technologies moins polluantes. Bien au contraire. Prenons l’exemple de la pollution de l’air, relativement facile à mesurer dans les grandes villes. Plusieurs grands polluants atmosphériques sont suivis. Pour la plupart d’entre eux, les concentrations ont diminué de manière spectaculaire, parfois jusqu’à 80 %. Certains polluants très présents dans les années 1960 ont même pratiquement disparu, au point de ne plus être réellement mesurés aujourd’hui. Ces progrès sont très positifs. Ils résultent notamment des innovations technologiques, mais aussi de réglementations qui ont, dans certains cas, joué un rôle utile et efficace. Les entreprises qui souhaitent commercialiser leurs véhicules ont dû améliorer leurs technologies afin de répondre aux exigences du marché et aux normes environnementales. Dans ce cas précis, la régulation a eu un effet positif.
Il s’agit d’un progrès dont il faut se féliciter.
Il ne s’agit évidemment pas d’être favorable à la pollution. Il s’agit simplement de constater que la science et la technologie permettent de répondre à un très grand nombre des critiques formulées à propos de notre alimentation, de l’air que nous respirons, ou plus largement de notre environnement. Dans la majorité des cas, des solutions technologiques existent. L’exemple de l’automobile est particulièrement éclairant. La voiture a longtemps été présentée comme l’un des principaux facteurs de pollution, et elle continue de l’être.
On évoque régulièrement la pollution urbaine et ses conséquences sanitaires. Pourtant, dans ce domaine, les industriels ont progressivement apporté des réponses concrètes. Les ingénieurs ont été incités à concevoir des véhicules émettant moins de polluants, et ils y sont parvenus. Les émissions ont été considérablement réduites.
Qu’il existe des problèmes nécessitant une vigilance particulière est une évidence. Qu’il faille identifier précisément les nuisances et y répondre par des mesures raisonnables l’est également. Mais de là à considérer qu’il faudrait tout bouleverser et revenir à des modes de vie comparables à ceux d’époques beaucoup plus anciennes, cela me paraît excessif.
(*) Rémy Prud’homme est professeur émérite à l’Université de Paris XII, il a fait ses études à HEC, à la Faculté de Droit et des Sciences Economiques de l’Université de Paris, à l’Université Harvard, ainsi qu’à l’Institut d’Etudes Politique de Paris. Issu d’une famille de paysans, il a été pendant plusieurs années Directeur-adjoint de la Direction de l’Environnement de l’OCDE. Il a également été à de nombreuses reprises Visiting Professor au MIT.
(** )Samuel Furfari est professeur en géopolitique de l’énergie depuis 20 ans, docteur en Sciences appliquées (ULB), ingénieur polytechnicien (ULB). Il a été durant trente-six ans haut fonctionnaire à la Direction générale de l’énergie de la Commission européenne. Il est l’auteur de 18 livres.
