Depuis quelques semaines, la petite musique d’un « super El Niño » dévastateur censé survenir cet été se fait entendre dans les médias; quelques exemples de gros titres :
- Futura : « Code rouge dans l’atmosphère » : les modèles révèlent un El Niño 2026 hors norme et explosif.
- Paris-Météo : Le pire El Niño depuis 150 ans ? Les scientifiques redoutent une menace climatique exceptionnelle.
- Géo : El Niño en 2026 : une menace de famine mondiale à court terme?
- Slate : Ça se confirme, le « Super El Niño » de cet été pourrait être un des plus puissants jamais observés.
- RTBF : Vers des températures records en 2027 : la probabilité d’un « super El Niño » se précise.
- Le Figaro : Record de température en 2026, « un fort El Niño », plus de feux de forêts.
- Futurism 14 mai 2026 : La dernière fois qu’El Niño a été aussi violent, il a fait 50 millions de morts.
Le spectre des années 1876-1878
On se réfère le plus souvent aux événements de 2015/2016, 1997/1998 ou encore 1982/1983 pour caractériser un super El Niño Ces événements n’ayant pas été pas suffisamment « catastrophiques » pour être restés dans la mémoire collective, la presse exhume des archives, la catastrophe climatique de la période 1877-1878, qui provoqua la mort de plus de 50 millions de personnes au terme d’une famine historique qui sévit pendant les années 1876 à 1878.
Cet événement a été étudié en profondeur en 2018 par la météorologue Deepti Singh qui a publié ses conclusions dans The American Meteorological society. L’extrême gravité, la durée et l’ampleur de cet événement mondial s’expliquent par une combinaison exceptionnelle de conditions climatiques : des températures froides dans le Pacifique tropical (1870-1876), un épisode El Niño d’une intensité record (1877-1878), un dipôle de l’océan Indien d’une force record (1877) et des températures au dessus de la normale dans l’Atlantique Nord (1878).
Cette conjonction d’événements météorologiques a provoqué d’importantes perturbations des flux de précipitations autour du Pacifique. Ces années avaient notamment vu se développer déficit pluviométrique et des sécheresses dans la partie nord du continent indien ainsi que dans le nord-est du Brésil et dans les hautes terres des Andes centrales (Altiplano). Inversement, des épisodes de précipitations et d’inondations anormalement intenses se sont produites dans les zones côtières du sud de l’Équateur et du nord du Pérou, ainsi que le long de la côte ouest extratropicale du continent et dans le Paraná. Les impacts de loin les plus dévastateurs en termes de souffrances et de pertes de vies humaines se sont produits dans la région semi-aride du nord-est du Brésil, où plusieurs centaines de milliers de personnes sont mortes de faim et de maladies pendant la sécheresse qui a commencé en 1877.
Ce fut la pire catastrophe environnementale de l’histoire humaine moderne.
Il ne s’agit à ce stade que de prévisions de modèles
El Niño est un phénomène océanographique cyclique naturel qui se manifeste certaines années (tous les deux à sept ans). Il se distingue par une hausse des températures de l’eau au-delà de la moyenne dans la zone orientale du Pacifique sud. On évalue la « puissance » d’un El Niño en mesurant l’anomalie de température au niveau du Pacifique Équatorial. Lorsque celle-ci dépasse les +2°C, on parle alors d’un « super El Niño ». Selon la presse, les principaux modèles prévoient à ce jour une anomalie de température océanique de +3°C au niveau du Pacifique, ce qui laisse augurer cet été la survenue d’un super El Niño.
Il ne s’agit à ce stade que de modélisation : selon la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration), la moyenne de l’ensemble multi-modèles nord-américain (NMME), incluant le modèle NCEP CFSv, l’incertitude demeure importante quant à son intensité maximale, aucun niveau d’intensité (Très fort, Fort, Modéré, Faible) n’atteignant une probabilité supérieure à 37 %. De plus, nous dit la NOAA, les épisodes El Niño les plus intenses jamais enregistrés se caractérisent par un couplage océan-atmosphère significatif durant l’été, et il reste à voir si ce phénomène se reproduira en 2026.
Le bulletin mensuel ENSO du 18 mai de la NOAA est d’ailleurs plutôt prudent. Il indique que les conditions ENSO sont actuellement neutres, que les températures de surface de la mer (TSM) équatoriales sont proches ou supérieures à la moyenne dans le Pacifique central et oriental, concluant :
El Niño devrait apparaître prochainement (82 % de probabilité entre mai et juillet 2026) et se poursuivre pendant l’hiver 2026-2027 dans l’hémisphère Nord (96 % de probabilité entre décembre 2026 et février 2027).
Le syndrome de l’Étoile mystérieuse
Résumons :
- Nous étions toujours (au 18 mai 2026) selon la NOAA en conditions ENSO neutre. El Niño devrait apparaître entre mai et juillet 2026 avec une probabilité de 82%.
- Les prévisions d’anomalies de températures (+3°C) sont le résultat de modélisation, aucun niveau d’intensité n’atteignant 37% de probabilité.
- Selon la NOAA, des épisodes El Niño plus intenses n’entraînent pas nécessairement des impacts importants ; ils peuvent seulement accroître la probabilité de certains impacts concernant les probabilités d’anomalies saisonnières.
- L’agitation du spectre de la reproduction des évènements cataclysmiques de 1877/78 est spécieuse dans la mesure où ces événements résultaient d’une conjonction d’événements météorologistes, et pas du seul El Niño.
Si la catastrophe climatique des années 1877-1878 se reproduisait à l’époque actuelle, nul doute qu’elle serait perçus, telle l’Étoile mystérieuse d’Hergé, comme la survenue de l’inéluctable désastre provoqué par les activités humaines ; outre les dégâts humains qu’elle provoquerait, gageons qu’elle aurait aussi des conséquences politiques et sociétales majeures.
Mais le pire n’est pas toujours sûr !
