Benoît Rittaud, président de l’association des climato-réalistes inteviewé par le magazine en ligne Atlantico
Alors que la fonte des glaciers symbolise le réchauffement climatique, une étude publiée le 12 février 2026 dans la revue Nature révèle que plus de 3.000 dʼentre eux sont aujourdʼhui en expansion. Un phénomène loin dʼêtre inédit, mais qui, à lʼinstar du recul des glaces, peut engendrer des risques majeurs pour les populations et les infrastructures, posant à nouveau la question de notre capacité dʼanticipation et dʼadaptation face aux dynamiques naturelles.
Atlantico : Alors que de nombreux glaciers reculent, 3.100 glaciers seraient en pleine expansion, selon une nouvelle étude publiée dans la revue Nature, notamment par le glaciologue Harold Lovell de l’Université de Portsmouth. Comment expliquer ce phénomène ? Y a-t-il une adaptation face au réchauffement climatique ?
Benoît Rittaud : Il existe des glaciers qui fondent et dʼautres qui sʼétendent. Dʼune façon générale, la majorité des glaciers a plutôt tendance à reculer. Il sʼagit de phénomènes qui se déroulent à lʼéchelle des siècles. Nous ne sommes pas face à un phénomène très récent et lʼon sait, depuis le début du XXᵉ siècle au moins, que les glaciers sont globalement appelés à reculer.
Malgré cette tendance globale, localement et ponctuellement, des phénomènes contraires peuvent se produire. Concernant le réchauffement climatique, des évolutions qui peuvent varier selon les échelles sont uniformisées. Certaines régions du monde peuvent ne pas se réchauffer, voire se refroidir. Par ailleurs, lʼextension dʼun glacier ne dépend pas uniquement de la température. De nombreux autres facteurs, notamment la pluviométrie, peuvent intervenir et expliquer ces variabilités régionales.
Atlantico : Contrairement à la plupart des glaciers, qui avancent progressivement, les glaciers en crue se déplacent par brèves poussées de mouvement rapide durant quelques années, suivies de périodes de calme s’étalant sur plusieurs décennies. Bien quʼils ne représentent quʼun pour cent de tous les glaciers du monde, ils affectent un peu moins dʼun cinquième de la superficie glaciaire mondiale. En quoi leur comportement peut entraîner des catastrophes naturelles graves, voire catastrophiques, en raison des fontes potentielles notamment ?
Benoît Rittaud : Les glaciers ont toujours présenté un danger potentiel. Des chroniques rédigées dans certaines régions alpines, en Suisse ou à Chamonix, rapportent quʼau XVIIᵉ siècle des événements tout à fait catastrophiques se sont produits, notamment à cause de blocs qui se détachaient ou, au contraire, de glaciers qui avançaient et engloutissaient certains villages. Ce phénomène nʼest donc pas nouveau. Il faut effectivement sʼadapter pour y faire face.
Si lʼon examine précisément les chroniques de lʼépoque, on constate que les glaciers ont beaucoup avancé et reculé, bien avant que lʼon puisse incriminer lʼactivité humaine. Le recul des glaciers a commencé au moins au XIXᵉ siècle. On peut également se féliciter dʼêtre aujourdʼhui bien mieux préparé pour faire face à ces types de phénomènes qui ont toujours existé. Les glaciers ont toujours avancé et reculé, en causant de nombreux dégâts.
Atlantico : Dʼaprès lʼétude publiée dans la revue Nature, les chercheurs ont identifié 81 glaciers qui représentent le plus grand danger lors de leurs crues. La plupart se trouvent dans les montagnes du Karakoram, qui s’étendent sur la Chine, l’Inde et le Pakistan, où des vallées peuplées et des infrastructures essentielles se situent directement sous des glaciers en crue tels que le Shisper et le Kyagar. Les avancées scientifiques pourraient-elles également permettre de mieux aider les populations locales à faire face et à anticiper les périodes de crues à risque ?
Benoît Rittaud : Des outils sont effectivement mis en place et sʼaméliorent constamment. Nous sommes de plus en plus capables dʼanticiper ce type de phénomènes. La technologie satellitaire et la modélisation informatique permettent de mieux décrire et dʼanticiper ces événements, qui sont appelés à provoquer aujourdʼhui des dégâts plus importants quʼautrefois. Cela sʼexplique moins par le réchauffement climatique que par lʼaugmentation de la richesse et de la population mondiales, y compris dans des régions exposées aux risques. Lorsque la nature manifeste sa puissance, elle a désormais davantage dʼinfrastructures et de biens à affecter, ce qui explique en grande partie lʼaugmentation des coûts.
Toutefois, rapportée à lʼévolution de la richesse globale, cette augmentation tend plutôt à diminuer, précisément parce que nous sommes mieux préparés quʼauparavant pour y faire face. Les principales difficultés concernent sans doute les pays les moins avancés, qui ont un accès limité aux nouvelles technologies et aux capacités de prévention et de gestion de ce type de catastrophes. Il est possible dʼobserver ce phénomène, par exemple, en comparant les effets dʼun cyclone en Floride et aux Philippines. Les conséquences diffèrent considérablement, en raison des moyens inégaux disponibles pour y faire face.
Atlantico : Nʼy a-t-il pas un risque particulier lié aux fontes soudaines de glaciers qui étaient pourtant en crue pendant une certaine période, en raison du fait que ces crues sont très difficiles à prévoir ?
Benoît Rittaud : Ce risque doit être géré très en amont. Nous avons également connu cela en France avec les constructions en zones inondables. Le jour où lʼévénement climatique survient, il peut être trop tard pour agir. Ces phénomènes commencent à peine à être véritablement étudiés. Nous en sommes encore, dʼun point de vue scientifique, aux prémices dans nombre de ces domaines. Il faudra encore du temps avant de disposer de prévisions fiables concernant ce type dʼévénements.
Atlantico : Ces milliers de glaciers qui se sont remis à croître à travers la planète ne posent-ils pas autant de problèmes que ceux qui fondent ? Une forte croissance ne risque-t-elle pas dʼentraîner, à terme, une fonte beaucoup plus importante et soudaine ?
Benoît Rittaud : Il ne sʼagit pas nécessairement dʼun phénomène entraînant une fonte accrue, mais plutôt du fait quʼun glacier en expansion peut sʼétendre sur des zones habitées. Comme cela a été observé dans les Alpes il y a quelques siècles, certains glaciers ont englouti des villages. Les glaciers constituent un patrimoine remarquable que lʼon peut souhaiter préserver, mais ils représentent également dʼimportantes masses de glace qui peuvent empêcher toute forme de vie sur les territoires quʼils recouvrent. Leur croissance peut donc constituer un danger en elle-même. Il existe même, en Suisse, une procession organisée depuis le XVIIᵉ siècle dans un village, afin de demander à Dieu que le glacier local ne sʼétende pas. Les habitants ont, plus récemment, sollicité lʼautorisation dʼinverser cette prière, le glacier ayant plutôt tendance à reculer et la fonte étant aujourdʼhui perçue comme préoccupante.
Cet exemple illustre ce que la nature peut produire indépendamment de lʼaction humaine et ce quʼil nous appartient de faire. La conclusion raisonnable en matière de climat et de catastrophes naturelles consiste à sʼadapter, sans prétendre modifier le climat dans un sens ou dans lʼautre, mais en composant avec les connaissances dont nous disposons. Cette approche a donné des résultats très positifs au XXᵉ siècle : le nombre de victimes liées aux catastrophes naturelles ou climatiques a été considérablement réduit, tant en valeur absolue quʼen valeur relative. Il sʼagit dʼun effondrement bienvenu, dû principalement aux progrès réalisés en matière de prévention et de gestion.
Benoît Rittaud est mathématicien, maître de conférences à l’université Paris 13, au sein du laboratoire d’analyse, géométrie et applications (Institut Galilée).

Avec cet article des climato réalistes , on finira par être pris pour des climato négationistes ou dénialistes