Gérer la nature

Jean de Kervasdoué

Chronique parue dans Le Point du 19 octobre 2026

Dans le Vercors, ce 11 octobre, les loups ont décimé un troupeau de brebis. Ils en tuèrent 54. Ce nouveau massacre illustre l’impossibilité de laisser la nature trouver seule un équilibre alors que l’homme l’a domestiquée et y joue un rôle dominant. Il lui appartient donc de la gérer. Mais cette gestion est particulièrement délicate quand, comme nous allons le montrer, la biodiversité animale nuit au développement de la biodiversité végétale et que surtout le réchauffement climatique nécessite de prendre des décisions drastiques en pleine incertitude, la précaution conduisant à ne rien faire.

Aux portes de Grenoble, le massif forestier de la Chartreuse est classé par l’Office National des Forêts (ONF) : « Forêt d’Exception » ; un des 16 massifs qui porte ce label en France. Le bois qu’il produit a le privilège exceptionnel de bénéficier d’une AOC (Appellation d’origine contrôlée), dans ce cas celui de : « Bois de chartreuse ». Il est vrai que les épicéas et les sapins de plus d’un siècle qui y ont poussé en altitude produisent des fûts d’une exceptionnelle qualité. On récolte ainsi au vingt et unième siècle les fruits de la gestion attentive des moines chartreux qui s’installèrent dans ce massif à la fin du onzième siècle et à qui l’on doit le boisement de ce massif et sa beauté.

Il en est de même dans d’autres forêts comme, par exemple, celle de Tronçay, forêt de chênes sessiles qui fut plantée par Colbert pour produire du bois de marine pour les vaisseaux de guerre de Louis XIV. Ironiquement peut-être, trois siècles plus tard, le principal débouché de ce bois de qualité est la fabrication de bariques prisées par les œnologues du monde entier, un marché d’environ 400 millions d’euros.

Ces deux exemples rappellent qu’aménager une forêt exige de se placer dans un temps long : 110 ans pour un épicéa en montagne, 180 pour un chêne en plaine. Si pour le pin maritime de la forêt des Landes, il ne s’agit que de quelques décennies (40 ans) pour qu’il vienne à maturité, même dans ce cas, ce n’est pas du court terme.

Historiquement la forêt avait pour destination quasi exclusive la production de bois : bois de chauffage d’une part et bois d’œuvre d’autre part. Ce choix conduisait à conduire différemment la pousse des arbres : en taillis dans un cas, en futaies dans l’autre. Certes on y chassait, on y cueillait des champignons, on s’y promenait aussi, mais produire des stères était l’objectif premier.

Depuis 1967, avec les décrets instituants les Parcs naturels régionaux, se sont ajoutés d’autres impératifs : la biodiversité, la protection de la nature, le tourisme, les sports de plein air (ski de piste ou de randonnée, escalade, VTT …). En outre, depuis les premières canicules se pose avec une toute particulière acuité la résilience de la forêt au réchauffement climatique. Il ne s’agit pas seulement de protection contre les incendies, mais de l’avenir même de la forêt. Certaines essences ne sont en effet plus adaptées aux étés secs et chauds d’aujourd’hui et, a fortiori, le serait encore moins si l’on dépassait de 4°C la température de référence (1850-1900) de la France.

Le massif forestier de la Chartreuse est situé dans un « parc naturel régional ». L’ONF partage donc la gestion de cet espace avec le Parc. Les hommes ont aidé la nature en y introduisant dès 1967 le mouflon de corse, puis le bouquetin des alpes en 2010 et 2011. Quant aux chamois qui avaient fortement régressé, ils ont progressivement recolonisé le massif grâce à des mesures de protection et de gestion de la chasse, tout au moins jusqu’au retour du loup en 2004.

Car le loup s’attaque aux plus faibles et, quand il n’a pas de brebis sous la dent, cela commence par le mouflon, puis les petits ongulés : bouquetins et chamois. En revanche, les grands ongulés (cerfs et biches) se battent et résistent si bien qu’ils se nourrissent de jeunes pousses et empêchent la forêt de se régénérer. Il faut donc en tuer. Mais outre le fait que les plans de chasse ont été longtemps trop restrictifs, on manque aujourd’hui de chasseurs. Non seulement, pour protéger les promeneurs, ils ne peuvent chasser qu’une demi-journée par semaine, mais il est difficile de chasser sous-bois en montagne et peu aisé de descendre un animal abattu, souvent très loin de tout chemin. Il faudra peut-être en venir à une méthode onéreuse et un jour payer, comme en Suisse, des chasseurs professionnels.

En attendant, la biodiversité animale nuit à la biodiversité végétale et si le loup, réintroduit dans le parc de Yellowstone aux Etats-Unis il y a trente ans, a réduit de manière significative, et heureuse du point de vue forestier, la population de wapitis sans autre intervention de l’homme, ce n’est pas le cas dans les alpes : le loup ne régule pas la population de cervidés qui se nourrissent de jeunes poussent et empêchent la régénération naturelle. 

Grâce aux outils de l’intelligence artificielle et aux drones qui analysent les essences de chaque parcelle, il est aujourd’hui possible de simuler celles qui ne résisteront pas à un réchauffement à +2°C, +3°C ou +4°C. Ces analyses prospectives deviennent une nécessité car on sait par exemple que le chêne sessile ne résisterait pas à une augmentation de 4°C, ce qui serait très lourd de conséquences pour notamment la fameuse forêt de Tronçais. Quelle hypothèse retenir : +1,5°C ou, comme semble le faire l’ONF, +4°C ? Que faut-il donc planter aujourd’hui, pour quel niveau de réchauffement ? Les arbres résistants à +4°C existent, mais ces nouvelles essences changeraient du tout au tout l’écosystème de la forêt, non seulement son aspect, mais toutes les dimensions économiques et écologiques qui proviennent de la récolte des essences actuelles.  

Que faire en Chartreuse ? A l’évidence certains épicéas ont souffert cet été de la chaleur. Est-ce une année exceptionnelle ou le début d’une nouvelle ère ? Que faudrait-il replanter ? Car il faudra replanter si les essences actuelles ne résistent pas au nouveau climat, leur régénération naturelle serait alors à l’évidence exclue. Que diront les « porteurs d’action » pour traduire en français le terme de stakeholder et parler de parties prenantes ?

Ils sont nombreux et ont des intérêts contradictoires. Aux animateurs principaux de la gestion de ce massif (ONF et Parc régional), s’ajoutent les communes du parc, la métropole de Grenoble, le département de l’Isère, les amis du Parc, la Région, les industries du bois, les industries du tourisme, des instances nationales comme l’Office français de le biodiversité, l’association « Rivières sauvages » et de nombreuses agences et autres associations comme, par exemple, celle des « Artistes de la Chartreuse » …

L’équilibre actuel fait de pédagogie et de négociation est remarquable même si petit à petit l’agriculture de montagne, autre dimension du Parc, perd du terrain faute d’agriculteurs. Des taillis occupent progressivement cet espace et il faudra des décennies, voire des siècles pour qu’ils deviennent futaies. 

Loin des idées simples d’une nature qui retrouverait seule un équilibre, ce qui serait le cas si l’on avait des millénaires, loin de comprendre toujours ce que l’on fait quand on réintroduit une espèce dans un milieu ouvert, l’homme se doit néanmoins d’intervenir sans toujours connaître les conséquences de ses choix. Colbert voulait faire des bateaux de guerre, nous avons récolté des bariques en chêne. Les chartreux cherchaient avant tout du bois de chauffage, nous bénéficions du bois de charpente à la blancheur immaculée.

Quels que soient les choix d’aujourd’hui, il est essentiel de savoir que ces milieux d’une grande beauté, à la biodiversité remarquable n’ont rien de « naturels », même si la nature s’y épanouit. L’homme domine cet environnement notamment et doit le gérer. Pour cela il doit choisir et définir des priorités. Rien ne dit que cela sera facile, voire même possible dans le maquis institutionnel actuel dont l’équilibre des forces et par essence conservatrice.

Ceci veut dire que l’on ne choisira pas immédiatement des mesures extrêmes pour un avenir climatique dont l’amplitude est incertaine. Certains s’en réjouiront et tous nous jugerons à la fin de ce siècle. En attendant, il faut peut-être réinstituer les lieutenants de louveterie pour organiser des battues aux loups et protéger les bergers qui payent un lourd tribut pour faire croire que la France peut être un pays sauvage.

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