Samuel Furfari
Derrière les trajectoires énergétiques des États-Unis et de la Chine, Samuel Furfari voit une question de puissance industrielle. Il estime que lʼEurope, faute dʼénergie suffisamment abondante et compétitive, risque dʼajouter une dépendance à la Chine à celle quʼelle conserve envers les hydrocarbures.
Article initialement publié par Alantico le 27/09/2026
1. Le graphique de McKinsey montre deux trajectoires depuis 2000 : les États-Unis ont renforcé leur place dans la production mondiale de pétrole et de gaz, tandis que la Chine est devenue la première productrice dʼélectricité bas carbone. Quʼont compris ces deux pays du lien entre énergie et puissance ?
Samuel Furfari : Avant tout, il faut distinguer les deux graphiques, parce quʼils ne parlent pas de la même chose. Celui de gauche concerne la production dʼhydrocarbures. Cela dépend du sous-sol, de la géologie, et on ne peut rien y faire. Il nʼy a pas autant de ressources en Europe quʼaux États-Unis. Même la Chine nʼen possède pas autant. Si les États-Unis sont en tête, cʼest à la fois parce quʼils disposent de ces ressources et parce quʼils ont voulu les exploiter. Vous pouvez avoir cette volonté : si votre sous-sol nʼest pas riche en hydrocarbures, vous ne produirez pas grand-chose.

Le graphique de droite dépend davantage de la politique que lʼon choisit de mener et des moyens consacrés à la production dʼélectricité. Mais là aussi, il faut faire attention à ce que lʼon regarde. Il montre quelle part de la production mondiale dʼélectricité bas carbone revient à la Chine, à lʼEurope ou aux États-Unis. Il ne montre pas ce que cette électricité représente dans la production de chacun. Or cʼest une autre question, essentielle si lʼon veut apprécier leurs politiques énergétiques.
La Chine est un pays immense. On la retrouverait également en tête dʼun graphique sur sa consommation de charbon. Sa position sur cette courbe ne permet donc pas de conclure que lʼEurope ne développe pas les énergies renouvelables. Je conteste cette lecture du graphique : lʼEurope leur accorde une place importante dans sa propre production dʼélectricité. Il faut distinguer le volume produit à lʼéchelle mondiale de la composition du système électrique de chaque région.
Par exemple, le total de la part des énergies renouvelables dans lʼUE (données de 2025) était de 41,8 %, alors quʼen Chine elle était de 35,0 % et 24,3 % aux USA. Si on ajoute le nucléaire pour avoir toute la partie décarbonnée dans le même ordre on a 65,8 %, 39,6 % et 41,7 %. Donc en fonction du perimètre de ce quʼon mesure on peut démontrer tout et son contraire. La géopolitique de l’énergie est passionnante parce quʼon doit maitriser tous les aspects pour ne pas être trompé.
Quant aux États-Unis, leur place dans la production de pétrole et de gaz leur confère évidemment un poids stratégique. Mais cette puissance repose sur une combinaison particulière : des ressources géologiques, la décision de les exploiter et un savoir-faire industriel.
2. Vue depuis lʼEurope, cette comparaison nʼest-elle pas tragique ? Elle ne possède ni lʼautonomie fossile des États-Unis ni la vitesse de déploiement chinoise : cumule-t-elle les handicaps des deux modèles sans bénéicier pleinement dʼaucun ?
Samuel Furfari : Cʼest là, à mes yeux, que se trouve le drame. Jʼentends de plus en plus de personnes exprimer leur désarroi devant la situation européenne, et je partage cette inquiétude. Nous savons que nous nʼavons pas autant de pétrole et de gaz que les États-Unis ou la Russie. Mais nous avons aussi fait des choix qui limitent la possibilité de rechercher et d’exploiter certaines ressources dont nous pourrions disposer, notamment les hydrocarbures de schiste (en fait de roche mère). Comment espérer renforcer notre autonomie si nous renonçons même à savoir ce que nous avons ?
Dans le même temps, nous nous focalisons sur ce que jʼappelle les « gadgets », lʼéolien et le solaire, en pensant que cela suffira à concurrencer le reste du monde. Pour moi, cʼest une erreur énorme. Ce nʼest pas ainsi que nous retrouverons notre place parmi les grandes puissances.
Nous pouvons apporter de lʼargent public dans les crises internationales ; cela ne suffit pas à nous donner du poids. On ne peut pas être une puissance sans être une puissance industrielle, et on ne peut pas être une puissance industrielle sans être une puissance énergétique. Voilà le cœur du problème.
Nous avons, selon moi, affaibli notre puissance énergétique et, avec elle, notre industrie. Nous avons pris les choses à lʼenvers : il fallait dʼabord garantir lʼénergie nécessaire à notre économie, puis bâtir une politique industrielle capable de soutenir notre influence.
3. Comment lʼEurope en est-elle arrivée là ? Ses choix énergétiques, ses règles et ses délais de réalisation lʼont-ils empêchée de transformer ses ambitions climatiques en avantage économique et stratégique ?
Samuel Furfari : Lʼerreur stratégique a été de penser que lʼUE pourrait devenir une puissance en parlant de climat. Cʼétait lʼambition du Green Deal porté par Ursula von der Leyen et Frans Timmermans : faire de lʼUnion européenne un leader mondial grâce à sa politique climatique. Aujourdʼhui, nous devons nous demander où cela nous a conduits.
À mes yeux, nous avons fini par décider que tout devait dépendre de cet objectif. On apporte parfois un aménagement ici ou là, mais on ne remet pas en cause la logique générale. Or, si le prix de lʼénergie empêche nos entreprises dʼêtre compétitives, nous ne pourrons pas faire de nos ambitions climatiques un atout industriel.
Jʼinsiste sur cette question depuis longtemps. En avril 2024, jʼai publié un livre dont le sous-titre était « La destruction organisée de notre compétitivité » (Énergie mensonge dʼétat, édition LʼArtilleur). En septembre de la même année, Mario Draghi publiait son rapport sur la compétitivité et soulignait lui aussi le problème que pose le prix de lʼénergie à lʼéconomie européenne. Nous connaissons donc le diagnostic. Pourtant, selon moi, nous nʼavons toujours pas inversé la machine : nous continuons à raisonner dʼabord en termes de politique climatique, alors que notre industrie a besoin dʼune énergie disponible et à un prix qui lui permette de produire.
4. En cherchant à sortir de sa dépendance aux hydrocarbures importés, lʼEurope risque-t-elle de tomber dans une autre dépendance, cette fois envers les équipements et les filières industrielles dominés par la Chine ?
Samuel Furfari : Après les chocs pétroliers des années 1970, lʼUE a cherché à réduire sa dépendance vis-à-vis des pays producteurs de pétrole. Elle a diversifié ses approvisionnements et développé le nucléaire. Avant ces chocs, une part importante de lʼélectricité était produite à partir de pétrole, parce quʼil était bon marché. Nous avons compris quʼil sʼagissait dʼune vulnérabilité stratégique et nous avons réagi aussi grâce au fait que lʼénergie nucléaire arrivait à maturité pour le remplacer. Cʼétait lʼun des moments où lʼUE a su avoir une vision énergétique.
Aujourdʼhui, nous voulons réduire notre dépendance aux hydrocarbures importés, mais nous risquons dʼen créer une autre. Nous misons sur les panneaux solaires, les pompes à chaleur, les éoliennes et les véhicules électriques. Or les entreprises européennes qui voudraient fabriquer ces équipements doivent affronter une concurrence chinoise alors quʼelles supportent un prix de lʼénergie élevé. Nous importons des matières premières critiques, des composants, et parfois directement les appareils.
Regardez aussi lʼautomobile : les véhicules électriques chinois arrivent sur nos marchés. Le problème dépasse donc largement la seule question des métaux critiques. Et surtout, nous sommes toujours dépendants du pétrole et du gaz, et à présent toujours plus des produits pétroliers, notamment le gasoil. Nous nʼavons pas supprimé cette première dépendance ; nous y avons ajouté une dépendance envers la Chine pour une partie des technologies de la transition. À mon sens, cela pourrait se révéler encore plus dangereux.
5. Peut-elle encore inverser ce rapport de force ? Quelles décisions concrètes lui permettraient de produire une énergie abondante et compétitive, et de bâtir les filières nécessaires à sa transition ?
Samuel Furfari : Je voudrais rappeler la résolution adoptée à Messine en juin 1955, lorsque les six pays engagés dans la construction européenne réfléchissaient à leur avenir. Ils y affirmaient que mettre à la disposition des économies européennes
« une énergie abondante et à meilleur marché » constituait un élément fondamental du progrès économique de la Communauté. Cette idée très simple a guidé lʼUE pendant des décennies. Lorsque je suis entré à la Commission européenne, en 1982, nous travaillions dans cet esprit.
Je considère que nous nous sommes éloignés de cette priorité, particulièrement depuis lʼaccord de Paris de 2015 et la place prise par la décarbonation dans notre politique énergétique. Il faut y revenir : nous avons besoin dʼune énergie abondante et bon marché. Sans cela, nous ne retrouverons pas une industrie capable de rivaliser avec celle des autres puissances.
Les pays qui se développent utilisent une énergie à un coût qui leur permet de produire. Les États-Unis sʼappuient sur leur pétrole et leur gaz ; la Chine, lʼInde et dʼautres pays asiatiques utilisent encore largement le charbon. Cela soulève évidemment la question des émissions de CO₂, mais on ne peut pas écarter le rôle que joue le prix de lʼénergie dans leur développement.
Je vois aussi apparaître lʼidée quʼune énergie chère serait souhaitable parce quʼelle conduirait à consommer moins. Je ne dis pas que la Commission européenne défend la décroissance. Je dis que des partisans de la décroissance ont profité du débat sur la décarbonation pour promouvoir leurs idées. Or la décroissance entraînerait, selon moi, une dégradation des conditions sociales. Si lʼUE veut retrouver une industrie et une capacité dʼaction, elle doit recommencer par donner la priorité absolue à lʼ énergie abondante et bon marché et non pas à la décarbonation, comme dʼailleurs le reste du monde le fait.
