Raffinage : Jørgensen redécouvre ce que Bruxelles savait depuis treize ans

Par Samuel Furfari

Article initialement publié par la revue en ligne Atlantico

Le 28 octobre 2026, à lʼissue dʼun dialogue avec les raffineurs européens, le commissaire à lʼÉnergie Dan Jørgensen a reconnu la nécessité de préserver les capacités de raffinage de lʼUnion européenne. Mais les décisions se font attendre, alors que le Forum européen du raffinage avait posé le problème dès 2013.


Le commissaire reconnaît le rôle essentiel des raffineries pour lʼapprovisionnement de lʼUnion. Il souligne lʼimportance du diesel et du kérosène pour lʼéconomie et la défense. Il affirme quʼil faut enrayer le recul du raffinage européen et garantir des carburants à des prix abordables. Il faut le saluer : cʼest la première fois depuis longtemps quʼun commissaire à lʼÉnergie parle des raffineries comme dʼun atout stratégique et non comme dʼune activité appelée à disparaître. La Commission semble enfin comprendre les difficultés du secteur.

Qui lʼignorait ? Encore faut-il regarder ce que la déclaration annonce concrètement.

Des discussions techniques vont se poursuivre, les suggestions des industriels seront examinées et une nouvelle rencontre aura lieu au début de lʼannée prochaine. Une feuille de route commune sera élaborée. En revanche, la déclaration ne présente aucun investissement identifié, aucun volume supplémentaire de carburant attendu, aucune modification réglementaire précise. La baisse des prix est un objectif, sans dispositif annoncé pour lʼobtenir.

La Commission reconnaît donc un problème industriel et stratégique. Sa réponse, à ce stade, consiste à organiser la poursuite du dialogue.

Le dialogue existait déjà

Comme je lʼai déjà expliqué dans Atlantico, Bruxelles disposait précisément dʼune enceinte consacrée à ces difficultés : le Forum européen du raffinage. En 2013, le commissaire européen à lʼÉnergie Günther Oettinger avait compris que lʼaffaiblissement de cette industrie soulevait une question de compétitivité et de sécurité dʼapprovisionnement. Le forum réunissait les industriels, les représentants des États membres, les syndicats et la Commission. Jʼai participé à ces réunions. Les problèmes étaient exposés, les contraintes discutées, les inquiétudes exprimées. Mais les échanges auxquels jʼassistais ne débouchaient pas sur les décisions nécessaires pour enrayer le déclin.

Il est donc difficile de présenter la concertation actuelle comme un commencement. La Commission connaît le dossier depuis longtemps. Avant de préparer une nouvelle feuille de route, elle devrait expliquer ce que sont devenus les diagnostics précédents et pourquoi ils nʼont pas permis de préserver davantage nos capacités industrielles.

La géopolitique ne dispense pas dʼexaminer nos choix

Jørgensen commence par invoquer les turbulences géopolitiques et rappelle la crise de 2022 après lʼinvasion russe de lʼUkraine. Ces événements peuvent évidemment perturber les approvisionnements et renchérir les carburants. Mais ils ne suffisent pas à expliquer la vulnérabilité européenne.

Selon les chiffres cités dans sa déclaration, environ un quart des raffineries de lʼUnion ont fermé au cours des deux dernières décennies, tandis que les capacités de raffinage diminuaient dʼenviron 10 %. Le constat appelle une analyse des conditions dans lesquelles les industriels européens exercent leur activité.

Toutes les fermetures ne résultent pas dʼune cause unique. Lʼévolution de la demande, la concurrence internationale, la taille des installations, leur rentabilité et les contraintes réglementaires en matière dʼenvironnement comptent. Mais les institutions européennes doivent aussi examiner lʼeffet cumulé de leurs décisions sur lʼinvestissement.

Une raffinerie se modernise avec des capitaux engagés pour de nombreuses années. Pour investir, ses propriétaires doivent pouvoir anticiper des débouchés et des conditions dʼexploitation suffisamment stables. Comment les convaincre lorsque le discours politique entretient lʼincertitude sur lʼavenir même de leur activité ?

La déclaration de Jørgensen juxtapose ainsi deux demandes : produire davantage de carburants pour répondre aux besoins présents et transformer le secteur conformément aux ambitions climatiques européennes. Elle nʼexplique pas comment seront résolues les tensions économiques entre ces objectifs.

Fermer une raffinerie ne fait pas disparaître ses clients

Le point mérite dʼêtre rappelé : la fermeture dʼune installation ne supprime pas automatiquement la consommation quʼelle approvisionnait. Les transporteurs continuent à livrer, les agriculteurs à travailler, les avions à voler et les forces armées à sʼentraîner. Lorsque les besoins subsistent, les carburants, particulièrement le gasoil, doivent venir dʼautres raffineries.

Conserver une capacité européenne ne nous affranchit pas des importations de pétrole brut. Cela maintient cependant sur notre territoire une étape essentielle de transformation, des compétences et de la valeur ajoutée. Importer davantage de produits finis ajoute une dépendance envers les capacités industrielles étrangères et les voies dʼacheminement correspondantes.

Dans Atlantico, jʼavais également décrit le contraste entre le recul industriel européen et le développement de la pétrochimie asiatique. Le sujet dépasse donc le prix du plein : il concerne notre place dans les chaînes de production.

La Commission souligne désormais les besoins en énergie de la défense.  Elle  doit  en  tirer  les  conséquences.  Une  capacité  jugée stratégique exige une politique qui permette son maintien, son entretien et sa modernisation.

Des carburants futurs ne répondent pas seuls aux besoins présents

Jørgensen évoque les biocarburants et les carburants de synthèse comme perspectives de transformation. Pour démontrer quʼelles renforcent la sécurité dʼapprovisionnement, il faut préciser quelles importations elles remplaceraient, à quelle échéance et à quel prix. Leur simple évocation ne répond pas aux tensions immédiates sur le diesel et le kérosène.

Dans un article fondé sur des considérations chimiques, jʼai montré quʼil sʼagit dʼun enfumage : à lʼéchelle dʼune vie humaine, rien ne remplacera le gasoil.

Une politique crédible commencerait par définir ses priorités stratégiques. Décarbonation, ou prospérité et sécurité ? Maintien de nos capacités industrielles, ou chasse aux émissions de CO₂ ? LʼUE est à un carrefour, et tout indique quʼelle sʼentête à décarboner. Elle vient encore de le répéter dans sa nouvelle stratégie arctique, en signifiant à la Norvège que son pétrole et son gaz doivent rester sous terre, alors même quʼelle compte sur ce pays, devenu son premier fournisseur de gaz, pour assurer son approvisionnement.

Or les faits sont têtus. Depuis lʼaccord de Paris, lʼUE se vante dʼavoir réduit ses émissions de CO₂ de 564 millions de tonnes (Mt), alors que le reste du monde les a augmentées de 3 576 Mt. Depuis lʼadoption de la convention-cadre sur les changements climatiques (Rio, 1992), les chiffres sont respectivement de −1 099 Mt, une baisse due surtout à lʼabandon de lʼéconomie socialiste par les pays dʼEurope centrale et orientale, et de +15 463 Mt. Autrement dit, pour chaque tonne épargnée dans lʼUE, le reste du monde en émet quatorze, tout en prospérant et en nous battant économiquement. Tant que cela durera, aucune réunion sur le raffinage nʼapportera de solution au prix des carburants.

Dan Jørgensen a raison de reconnaître le caractère stratégique du raffinage. Aura-t-il la clairvoyance de le répéter à Antalya, lors de la COP31 ? Il reste à traduire cette reconnaissance en actes. Le Forum européen du raffinage avait déjà posé les questions en 2013, avant lʼaccord de Paris. Treize ans plus tard, annoncer une nouvelle réunion peut dʼautant moins tenir lieu de réponse.

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