M. Carenco ou la caricature de la France d’en-haut

Les pêcheurs et les riverains de Saint Brieuc protestent contre l’implantation des éoliennes en mer qui vont tuer leurs poissons et bousiller leurs paysages. Le 7 juillet 2021, M. Carenco, président de la CRE (Commission de Régulation de l’Energie) a déclaré sur une chaîne de télévision :

Je suis pour que ceux qui n’en veulent pas [des éoliennes] ils n’aient plus d’électricité, au moins c’est plus simple.

On dirait du Michel Audiard faisant parler un truand. Ou du Molière. Mais on aurait tort d’en rire. Il faudrait plutôt en pleurer, car ce charabia en dit long sur ceux qui nous gouvernent.

Pour le comprendre, quelques mots sur la CRE, et sur son président. La CRE est le gendarme du marché de l’électricité et du gaz. Elle a une importante fonction technico-économique : gérer les appels d’offre, calculer les subventions aux renouvelables, et contribuer à déterminer le prix auquel ménages et entreprises payent leur énergie. Elle est dirigée par un collège de cinq membres en principe nommés pour leur compétence, avec de gros salaires pour garantir leur indépendance. En fait, un seul d’entre eux a une solide formation d’ingénieur. Les autres ont surtout fait des carrières politiques (Secrétaire d’Etat, cabinet ministériel). C’est notamment le cas du président.

M. Carenco, énarque, a été directeur de cabinet d’un ministre, et a terminé sa carrière au prestigieux poste de préfet de l’Ile-de-France. C’est là qu’il a été atteint par la limite d’âge. La pauvre homme allait perdre son logement de fonction, son chauffeur, son cuisinier, et devoir vivre avec une médiocre retraite de préfet : intolérable. La présidence de la CRE – pas de limite d’âge – était à pourvoir. M. Carenco n’avait ni compétence ni expérience en matière de gaz ou d’électricité. Il avait mieux : des « relations ». Il s’y est donc fait nommer, avec un salaire de 200 000 euros par an (en plus de sa retraite, probablement). On peut servir l’Etat, et en même temps savoir s’en servir.

Voilà pour le contexte. Revenons au texte. On y trouve à la fois la servilité du chien, la brutalité du rhinocéros, et la morgue du coq.

La servilité d’abord. La ministre Pompili veut remplacer le nucléaire par des éoliennes, M. Carenco veut donc remplacer le nucléaire par des éoliennes. Cette soumission aveugle méconnait la nature et la fonction des agences de régulation comme la CRE. Elles ne sont pas une direction de plus du ministère, aux ordres du ministre. Elles sont en principe indépendantes (c’est pourquoi le salaire du président de la CRE est plus élevé que celui de la ministre en charge de l’énergie), chargées de protéger les consommateurs des foucades ou des conflits d’intérêt ministériels.

La brutalité ensuite. M. Carenco ne propose rien de moins que le fichage des opposants aux éoliennes, et leur condamnation à vivre sans électricité – une électricité qui est principalement nucléaire, du reste, ce qui ne manque pas de sel. Qui va procéder au fichage ? La CRE ? la police ? une police spécialisée ? M. Carenco ignore-t-il que manifester est un droit, pas un délit ? Le président de la CRE n’a-t-il pas compris que l’accès au réseau électrique est un service public ? Et que dire de son « Au moins c’est plus simple », si ce n’est qu’il s’agit d’un propos totalitaire, dans la bouche d’un « grand serviteur de l’Etat ».

La morgue enfin. Cette déclaration de guerre (civile) aux anti-éoliens intervient au moment où l’opposition aux éoliennes enfle et grandit en France. Des centaines d’associations de défense des paysages, des oiseaux, de la biodiversité sont mobilisées. La grande majorité des élus (à l’exception des écologistes et des macroniens) sont contre. L’Académie des Sciences vient de publier un rapport qui explique que c’est seulement le nucléaire, pas l’éolien, qui pourrait permettre de réduire les rejets de CO2 aux niveaux visés. La tirade de M. Carenco montre qu’il est sourd et aveugle à tout cela. Il sait mieux que le peuple et que les savants ce qui est bon pour la France. Ira-t-il jusqu’à couper l’électricité aux académiciens ? Pourquoi pas ? leur liste, en tout cas, sera « plus simple » à établir que celle des manifestants de Saint Brieuc.

Cette déclaration comico-tragique n’est-elle qu’une anecdote, une sortie de route individuelle, sans signification ? Hélas non. Elle est la partie émergée de l’iceberg de la France d’en-haut. Un ancien préfet de l’Ile-de-France est nécessairement représentatif du pouvoir politico-administratif, celui qui nous dit : vous ne voulez pas des éoliennes, et bien vous allez en avoir deux ou trois fois plus. Certes, il y a quelque chose d’excessif, et donc de caricatural, dans ce président de la CRE. Mais sa servilité, sa brutalité, et sa morgue sont assez répandues, sous des formes atténuées et/ou cachées bien sûr, mais à peine moins inquiétantes. Les deux-tiers des Français qui refusent de voter le savent, ou le sentent.

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