La discordance des temps

Jean de Kervasdoué

Article initialement publié dans Le Point le 2 mai 2022

Au cours de la semaine qui précédait le second tour de l’élection présidentielle, le candidat- Président Emmanuel Macron, déclarait vouloir « faire de la France la première grande nation à sortir du gaz, du pétrole et du charbon » et, pour y parvenir, nommer un premier ministre « directement chargé de la planification écologique » secondé par un ministre de la « planification énergétique » et un ministre « chargé de la planification écologique territoriale », rien de moins. En l’écoutant, je ne pouvais pas m’empêcher de penser au discours martial du Président Richard Nixon qui, en 1971, devant le congrès américain, s’engageait solennellement à vaincre le cancer dix ans plus tard, soit donc en 1981 ! Certes Emmanuel Macron a eu la prudence de ne pas donner de date, mais il laissait entendre que cet objectif était à sa portée.

Nul doute qu’il va – si j’ose dire – mettre toute son énergie dans ce « combat du siècle », mais pour des raisons simples que nous allons brièvement évoquer, il est certain qu’il n’y parviendra pas durant sa seconde présidence ; il n’est d’ailleurs pas garanti qu’il voit un jour de son vivant et nous lui souhaitons longue vie, le couronnement de son ambition.

Ce dossier, comme celui des relocalisations industrielles et agricoles, voire même celui de la formation des cadres supérieurs, illustre la discordance entre le temps de la vie démocratique et celui des politiques publiques qu’elles soient énergétiques, industrielles, agricoles, éducatives ou sanitaires. Dit autrement : le pays a besoin de continuité sur un temps long dans un grand nombre de domaines.

L’épidémie du Covid19, comme la guerre en Ukraine, ont été des révélateurs. La France dut constater la faiblesse de son industrie des biens médicaux et l’Allemagne celle de ses choix énergétiques dont le rôle central est tenu par le gaz russe. Dans les deux cas, ces révélations fâcheuses, pour l’instant sans conséquence en Allemagne, ont des origines qui remontent à des lustres. Le Gouvernement qui doit gérer ces crises n’est donc pas celui qui en a été à l’origine et s’il sait qu’il n’y a pas de recettes immédiates pour y porter remède, il a du mal à l’expliquer à l’opinion.

Dans le domaine de l’industrie automobile, il y a vingt ans, je voyais les chefs d’entreprise délocaliser aussi activement qu’à bas bruit leurs usines ; certes pour trouver une nouvelle clientèle en Europe de l’Est, au Maroc, ou en Asie, mais aussi pour tirer les conséquences des nouvelles lois sociales et de la fiscalité qui renchérissaient en France les coûts de production. Il

aura fallu un bon quart de siècle pour que la France se vide progressivement de ses usines. Mais la marche arrière n’est pas simple à enclencher. Ainsi, les relocalisations industrielles aussi souhaitables, aussi prioritaires soient-elles, et je pense vraiment qu’elles le sont, devraient prendre dans le meilleur des cas une bonne décennie à condition que tout le monde soit mobilisé et que l’on s’y mette dès maintenant, ce qui n’a rien de certain.

Plus profondément encore, les systèmes urbains et les réseaux de transports qui les nourrissent, se sont développés en Amérique du Nord d’abord après la seconde guerre mondiale et en Europe ensuite, deux décennies plus tard. Ce bouleversement se fit en plus d’un demi-siècle grâce notamment à une énergie pétrolière abondante et bon marché. La nouvelle donne, celle d’une énergie chère, voire rationnée parce qu’elle rejette des gaz à effet de serre, pèse sur une population qui a construit sa vie, son travail et ses loisirs sur un système sociotechnique ; or elle découvre un matin que ce système n’a plus cours. Elle se trouve piégée. Le mouvement des Gilets jaunes est la première grande manifestation de ce changement de donne. On comprend que les victimes s’en prennent au Gouvernement et aux élus locaux, mais à court terme, les responsables politiques du moment n’ont à leur disposition que les subventions, la police et …le silence.

Pour ce qui est de rejet de gaz à effet de serre de la France, des chiffres simples expliquent pourquoi il est peu probable que notre pays soit la « première grande nation à sortir du gaz, du pétrole et du charbon »1. En effet, quand on analyse la consommation globale d’énergie de la France en 2021, on constate que le nucléaire représente 40%, le pétrole, le gaz et le charbon 46,4%, les énergies renouvelables 12,9% dont, notamment, 4,4% pour le bois de chauffage, 2,4% pour les barrages hydroélectriques, 1,6 pour les éoliennes et 1,3% pour les biocarburants. Tout est dit.

Est-ce que les éoliennes et les biocarburants qui représentent aujourd’hui 2,9 % de la consommation annuelle peuvent se substituer au 46,4% du pétrole, du gaz et du charbon dans un avenir prévisible ? A l’évidence : non, pour mille et une raisons techniques, politiques, économiques et industrielles dont l’accès aux métaux rares. Quant à l’hydrogène, dans les dix années qui viennent, on peut affirmer qu’il n’y aura pas de production significative d’hydrogène « vert » à partir des sources d’énergies renouvelables (éoliennes ou piles photovoltaïques), nous l’avons à deux reprises montré dans ces chroniques.

Certes le rejet de gaz à effet de serre baisse en France, mais comme l’indique Christian de Perthuis, « d’après nos observations, le quinquennat d’Emmanuel Macron ne s’est donc accompagné ni d’une accélération, ni d’un ralentissement de la baisse des émissions. Cependant, la prolongation de la tendance observée ne nous conduirait pas à une baisse de 55% des émissions de gaz à effet de serre en 2030 (par rapport à 1990), le nouvel objectif européen qui nous oblige, mais vers – 40 %. »

Quant au nucléaire, incontestable voie d’avenir, si l’on construit six nouveaux réacteurs EPR2, cela n’aura aucun impact avant 2035, le temps de les construire. De surcroît, l’urgence est ailleurs car il faut prolonger la durée de vie des centrales en activité si l’on ne veut pas connaître une baisse de production et des coupures de courant à la fin de l’actuelle décennie.

Rappelons enfin que la France ne contribue que pour moins de 1% des rejets mondiaux des gaz à effet de serre et est, grâce au nucléaire, exemplaire en la matière. Si l’on veut réduire les émissions, il faut le faire là où c’est le plus efficace, c’est-à-dire dans les pays émergents : c’est l’objectif des mécanismes prévus dans le protocole de Kyoto de 1998 qui proposait des modalités de financement par les pays industrialisés d’investissements dans les pays du sud.

En outre, la leçon à en tirer pour la France s’impose : il ne faut pas limiter nos investissements et nos réflexions à la baisse de la consommation des énergies fossiles dont on n’est pas certain qu’elle se produira malgré les efforts français, mais il faut simultanément et d’urgence préparer nos villes, nos habitations, notre agriculture à la croissance de la température.

Nous aurions également pu illustrer la discordance des temps et les difficultés de la reconquête en prenant l’exemple de l’agriculture française où 40% des fruits et de légumes, et 60% des fleurs ne peuvent plus être produits sur le territoire national faute « d’outils », c’est-à-dire de produits phytosanitaires permettant de lutter contre les parasites de ces cultures. Les consommateurs n’ont d’ailleurs pas bénéficié de l’interdiction de l’usage de ces produits – à supposer qu’ils fassent toujours courir un risque – car ces molécules, interdites en France sont autorisées dans les pays dont nous importons les fleurs, les fruits et les légumes et se retrouvent donc à l’état de traces sur nos marchés.

En étant optimiste, en supposant que le nouveau Gouvernement s’y mette, que l’on trouve au ministère de l’agriculture un chef de projet « reconquête » qui serait un clone du général Georgelin qui coordonne avec une douce vigueur le projet de la reconstruction de Notre-Dame, combien d’années de bataille à Bruxelles et à Paris ? Combien de temps pour remettre en ordre

la recherche agronomique française afin qu’elle se réintéresse significativement à la production et à la protection des cultures ? Combien d’années pour autoriser les OGM ? Soyons optimistes : cinq ans au moins pour en sentir les premiers effets !

La fin d’une production est la fin d’un écosystème productif. Les grands systèmes sociotechniques associent des producteurs et des consommateurs, mais aussi des chercheurs, des financiers, des commerçants, des transporteurs, des entrepôts et une administration qui se doit d’être en symbiose avec ces acteurs pour coordonner, réguler, innover. Nous en sommes loin car, pour de nombreuses administrations, les producteurs qu’ils soient agriculteurs ou industriels sont des délinquants. Si, au moins dans ce domaine, dans les cinq ans, il y avait un changement d’attitude ce serait une victoire.

Pour concilier la réindustrialisation et la transition énergétique, Louis Gallois propose justement la création d’un ministère de la relance ayant compétence sur l’industrie, l’énergie et l’innovation indépendant de Bercy. Le rattachement de l’énergie à l’environnement est une aberration française qui conduit à sacrifier les enjeux de sécurité et de résilience.

« Le temps, le temps et rien d’autre … Le temps des uns et le temps des autres », chantait avec talent Charles Aznavour. Oui le temps long, le temps d’une vie et non pas seulement le temps d’un mandat électoral, est le temps raisonnable, le temps qui importe.

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Une réflexion au sujet de « La discordance des temps »

  1. Sur un autre blog j’ai posté ceci ; je le remets ici parce que j’ai bien aimé votre article et que peut-être que mon commentaire en suscitera d’autres
    “”””””””Faut arrêter de critiquer Pouyané ; il a un bon côté dans la chose climatique ; le pétrole n’est pas éternel (moi non plus ); mais nos jeunes ont encore des années devant eux ; il veut faire simplement faire durer les hydrocarbures qui seront pour les 50 ans à venir l’énergie nécessaire pour accéder à la troisième génération nucléaire ; c’est pourquoi il se lance dans les éoliennes , le solaire , l’hydrogène ( c’est une connerie mais qui n’en fait pas ) avec des subventions de l’état ; combien de temps cela durera ? Un état de plus en plus endetté , qui taxera de plus en plus le fossile qui se fera de plus en plus rare ; allez faire un tour sur ASPO tenu par mon ami Laherrere
    Si le peak oil est devenu un plateau , c’est à cause de la fracturation , bien plus efficace pour le gaz que pour le pétrole ; les américains ne s’en privent pas et viennent nous livrer leur gaz liquéfié, mais nous , on n’a pas le droit de fracturer , sauf les spécialistes de la géothermie profonde qui est une énergie renouvelable selon la taxonomie allemande
    Il faut bien taxer quelque part pour subventionner ailleurs; mais avec un état qui fout en l’air le tissu industriel et donc s’endette de plus en plus on est mal barré.
    En ce qui me concerne je pense que la dette gonfle à cause du réchauffement climatique causé par le CO2 , causé par la croissance qu’il faut impérativement limiter ; pour l’instant on en profite encore et nos politiques aussi tant qu’on peut faire travailler les Chinois à notre place ; mais cela ne va pas durer ; j’espère que tout cela ne va pas mal se terminer et que l’on remettra la France au travail et montrer l’exemple avec des énergies renouvelables , du nucléaire, de l’agriculture saine pour nourrir les gens et pas produire du biodiesel
    frederic sommer

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