Par Samuel Furfari
Article initialement publié par Atantico sous le titre : « Les renouvelables dépassent les énergies fossiles pour la 1ère fois en Europe : voilà la facture économique ET environnementale ».
Présentée comme un tournant historique de la transition énergétique, lʼannonce selon laquelle lʼéolien et le solaire auraient dépassé les énergies fossiles dans la production dʼélectricité européenne masque une réalité beaucoup plus complexe. Derrière les chiffres mis en avant par des think tanks se cache une facture économique et environnementale largement sous-estimée avec une explosion des prix de lʼélectricité, des subventions massives et une dépendance accrue à la Chine.
Atlantico : Pour la première fois, lʼéolien et le solaire ont produit plus dʼélectricité que les énergies fossiles dans lʼUE, selon le think tank Ember. Lʼéolien et le solaire ont généré 30,1 % de lʼélectricité de lʼUE en 2025 (841 TWh), tandis que lʼensemble des sources dʼénergie fossiles en ont produit 29,0 % (809 TWh). En quoi cette perception est-elle éloignée du lourd impact de la facture économique et environnementale des énergies renouvelables ? Les chiffres communiqués par ce think tank sont-ils biaisés lorsque lʼon sait quʼau Royaume-Uni, le total des coûts de lʼéolien gaspillé a dépassé 3 milliards de livres et quʼen France, le poids des énergies renouvelables dans lʼéconomie française sʼaccroît et étaient à lʼorigine, en 2019, de 10,1 milliards dʼeuros dʼinvestissements ?
Samuel Furfari : Les statistiques, quʼelles soient énergétiques ou autres, demandent toujours des ajustements qui prennent du temps. En Europe, la base des statistiques est Eurostat, lʼoffice statistique de la Commission européenne, basé à Luxembourg. Cet organisme prend toujours beaucoup de temps pour fournir des statistiques fiables. Le think tank Ember, en revanche, est une ONG qui défend les énergies renouvelables et peut donc publier les chiffres quʼelle souhaite. Toutefois, il ne sʼagit pas de chiffres officiels, et lʼorganisation ne cache pas quʼelle est un think tank pro-énergies renouvelables. Il faut donc être extrêmement prudent lorsquʼon utilise les données fournies par cette organisation.
Personnellement, je ne me base jamais sur leurs données. Les seules valables sont celles dʼEurostat et de la Commission européenne.
En publiant des données et en faisant des titres sensationnels, comme « le solaire et lʼéolien dépassent les énergies fossiles », il est nécessaire dʼexaminer lʼensemble de la situation et de ne pas se baser uniquement sur le titre dʼune communication dʼONG. Le solaire et lʼéolien ont généré 30 % de lʼélectricité de lʼUE et les énergies fossiles 29 %, selon le rapport de Ember.
Cela correspond à 1 % dʼécart. Que représente réellement cette différence ? En examinant attentivement les chiffres officiels pour déterminer lesquels sont les plus fiables, on constate que cela se situe dans la marge dʼerreur. Pourtant, cela génère un effet sensationnel et a un fort impact en affirmant que les renouvelables dépassent les énergies fossiles dans lʼUE. Il faut également regarder dans quels pays ces chiffres sʼappliquent. Il y a quatorze pays européens où cela est vrai et treize où ce ne lʼest pas. Il faut donc analyser ces données avec prudence.
Atlantico : Les analystes ont constaté que des pics de prix aux heures de forte utilisation du gaz ont entraîné une hausse annuelle des prix de gros de lʼélectricité dans 21 États membres de lʼUE. En parallèle, les think tank et les ONG liés à lʼenvironnement mettent souvent en avant le faible coût marginal du solaire et de lʼéolien. Mais si lʼon intègre lʼensemble des coûts systémiques, notamment sur les réseaux, le stockage, les subventions, le démantèlement, quel est selon vous le coût réel par MWh du solaire et de lʼéolien aujourdʼhui en Europe ? Nʼest-il pas plus important que celui communiqué ? Les énergies renouvelables ont-elles fait grimper la facture économique et environnementale par rapport aux énergies fossiles ?
Samuel Furfari : Vous avez raison de soulever cette question. Cʼest la grande inconnue dans ce rapport dʼEmber. Ils nʼosent pas parler des coûts réels. Le prix de lʼélectricité en Europe a explosé à cause des énergies renouvelables. Cela a été documenté. Les écologistes et certaines ONG biaisées nʼosent pas le dire ou le cachent. Or, le prix de lʼélectricité en Europe a bel et bien explosé, et cʼest même la Commission européenne qui le reconnaît. Le rapport Draghi de septembre 2024 lʼexplique clairement. Le prix de lʼélectricité en Europe est deux à trois fois plus élevé quʼaux États-Unis, et le prix du gaz est trois à quatre fois plus cher. Ce sont des données issues du rapport Draghi, donc dʼun rapport officiel.
On sait très bien que les énergies renouvelables nʼexistent que parce quʼil y a des obligations légales pour les produire, et donc des subventions provenant des États membres ou des consommateurs à travers leurs factures.
Les factures dʼélectricité ont explosé partout depuis environ 2010. Cela nʼa rien à voir avec le gaz russe. Depuis 2010, il faut financer les énergies renouvelables. Telle est la grande lacune dans le discours de certaines ONG. Elles ne disent jamais que lʼaugmentation des énergies renouvelables est due à des obligations législatives. La loi oblige à produire ces énergies. Sʼil faut obliger quelquʼun à faire quelque chose, cʼest que cela nʼest pas rentable en soi. Autrement, il ne serait pas nécessaire de contraindre à produire. Il y a eu une directive en 2009, renouvelée en 2018 puis à nouveau en 2023, qui oblige les opérateurs dʼélectricité à produire des énergies renouvelables. Il est donc évident que ce système nʼest pas rentable et quʼil ne fonctionne quʼavec des contraintes réglementaires et des prix élevés.
Atlantico : Selon la Commission européenne, il faudra investir 584 milliards dʼeuros par an dans les réseaux dʼici 2030 pour atteindre les objectifs en matière de renouvelables. Malgré la montée en puissance du solaire et de lʼéolien, les prix de lʼélectricité restent élevés et volatils, notamment aux heures de pointe. Les énergies renouvelables ont-elles transféré les coûts vers le contribuable et lʼindustrie ?
Samuel Furfari : Malheureusement cʼest effectivement le cas et cʼest pour cela que lʼindustrie est en train de souffrir et de se délocaliser. Il est évident que le prix de lʼélectricité en Europe pénalise notre concurrence et notre compétitivité, et que les industries sont donc contraintes de se délocaliser. Nous évoquons la situation de lʼélectricité, mais cʼest la même chose avec le prix du gaz naturel, qui oblige les industries chimiques à quitter lʼUnion européenne.
Tant que lʼon refusera dʼadmettre que ce qui apparaît pour certains comme une satisfaction de voir progresser les énergies renouvelables constitue en réalité une contrainte qui ne peut pas durer, la situation restera bloquée. Cette situation nʼest pas soutenable.
Cʼest pour cette raison que lʼon entend de plus en plus de voix se moquer de lʼEurope. Lors de la réunion de Davos cette semaine, de nombreuses critiques ont été formulées à lʼencontre de lʼUE, accusée de sʼobstiner à produire des énergies renouvelables. Cette orientation est désormais largement connue et critiquée.
LʼEurope est moquée, pas seulement aux États-Unis, pour ses prises de position. On se moque dʼune Europe qui se flagelle et se tire une balle dans le pied pour produire des énergies renouvelables. Howard Lutnick, Secrétaire dʼEtat américain au Commerce extérieur, sʼest moqué de lʼEurope à Davos, allant jusquʼà dire publiquement quʼau lieu de produire des énergies renouvelables, elle devrait retourner au charbon. Cette déclaration a provoqué un tollé et Christine Lagarde a quitté la salle tant elle était en colère.
Qui aurait pensé quʼun tel retournement se produirait ? LʼEurope était auparavant le centre de la promotion de la décarbonation, de lʼécologie et du développement durable. Aujourdʼhui, il est possible dʼentendre des voix différentes. Cela sʼexplique par le fait que lʼéchec de lʼUnion européenne est devenu si évident sur le marché de lʼénergie et sur les renouvelables que certains peuvent désormais sʼen moquer ouvertement. Christine Lagarde peut difficilement accepter les critiques dʼun système quʼelle a contribué à créer, cʼest-à-dire une destruction de notre compétitivité.
Atlantico : En intégrant lʼensemble du cycle de vie – extraction des métaux, fabrication en Chine, artificialisation des sols, recyclage – les énergies renouvelables intermittentes sont-elles réellement plus vertueuses sur le plan environnemental et concernant la pollution que le nucléaire ou même certaines énergies fossiles modernisées ?
Samuel Furfari : Il est évident que nous sommes passés dʼune dépendance au gaz russe à une dépendance aux matières premières chinoises. Il sʼagit de domaines différents. La dépendance au gaz russe concernait uniquement le gaz, tandis que la dépendance liée aux énergies renouvelables concerne lʼélectricité. Ce sont deux problématiques distinctes.
Le rapport dʼEmber concerne lʼélectricité et non lʼénergie au sens large, ce qui est fondamentalement différent. Lʼélectricité ne représente que 22 % de la demande finale dʼénergie en Europe. Ce rapport ne traite donc que dʼun cinquième de la problématique énergétique européenne, et non de lʼensemble. Cʼest un point que les journalistes favorables aux énergies renouvelables omettent généralement de rappeler.
La Chine est devenue notre nouveau « Moyen-Orient », comme dans les années 1970 où lʼEurope dépendait fortement de cette région. Aujourdʼhui, cette dépendance concerne la Chine. À Davos, il a été répété à plusieurs reprises que lʼEurope avait choisi de sacrifier son indépendance énergétique pour tomber dans lʼorbite de la Chine.
Alors que lʼEurope a commencé à développer les équipements liés à lʼéolien et au solaire il y a environ cinquante ans, la Chine détient aujourdʼhui quasiment un monopole sur la fabrication de ces équipements. Nous sommes donc devenus fortement dépendants de la Chine, notamment en raison dʼune grave erreur stratégique de lʼUnion européenne, qui a cru ne plus avoir besoin de mines.
Quel que soit le projet économique envisagé, il faut des minerais, et donc des mines. Il est nécessaire dʼouvrir des mines. La Chine a toujours continué à prospecter et à exploiter des mines pour produire des matériaux. En Europe, en revanche, on a considéré que lʼexploitation minière appartenait au XIXᵉ siècle et que le XXᵉ siècle était terminé.
Il existe aujourdʼhui très peu dʼécoles dʼingénieurs des mines en Europe. Pourtant, comment produire des automobiles ? Comment produire des serveurs pour lʼintelligence artificielle sans matériaux ? La Chine nʼa jamais abandonné cette logique, et les États-Unis non plus. LʼEurope, en revanche, a négligé cette réalité. Elle est entrée dans une forme dʼhibernation intellectuelle concernant la question des matériaux et des mines.
Nous nous retrouvons ainsi avec une dépendance massive vis-à-vis de la Chine. Se vanter du développement de lʼéolien et du solaire devient alors problématique, car cela revient en réalité à accepter une situation de dépendance. LʼEurope devient le vassal de la Chine. Ce terme a dʼailleurs été explicitement utilisé à Davos.
Atlantico : Lʼhydrogène et les batteries sont souvent présentés comme des solutions clés pour accompagner les renouvelables. Or, lʼhydrogène reste très coûteux et énergivore, et le stockage massif pose des limites physiques et économiques. Nʼest-on pas en train de complexifier et renchérir le système électrique au lieu de le rendre plus robuste ?
Samuel Furfari : LʼAllemagne nous a entraînés dans le chaos énergétique. Toute lʼEurope se trouve aujourdʼhui dans un chaos énergétique à cause de lʼAllemagne, qui a imposé la transition énergétique. La fameuse politique « Énergie 2022 UE » a misé sur lʼéolien, sans disposer de la capacité nécessaire pour stocker les excédents de production éolienne.
LʼAllemagne a dʼabord essayé les batteries, mais a rapidement compris que cette solution était illusoire, et a alors préféré miser sur lʼhydrogène.
Lʼhydrogène a été théorisé en 1923 par John Haldane à Cambridge. Il a formulé lʼidée de produire de lʼhydrogène à partir de lʼénergie éolienne. Dans les années 1960, la Commission européenne a repris cette idée en se disant que lʼon disposerait dʼune telle abondance dʼénergie nucléaire quʼil serait possible de produire de lʼhydrogène, comme je le montre dans mon livre « Lʼutopie hydrogène ». Plus récemment, vers 2020, lʼAllemagne a de nouveau repris cette idée en affirmant quʼil fallait absolument stocker les excédents dʼénergie éolienne et que lʼhydrogène était la solution. Or, on constate que tous les projets proposés tombent les uns après les autres. Certains résistent encore, mais ils finiront par échouer, car il sʼagit dʼun contresens chimique.
On produit aujourdʼhui environ 130 millions de tonnes dʼhydrogène par an dans le monde, ce qui montre que lʼhydrogène est largement utilisé. En revanche, on nʼen produit quasiment pas à partir de lʼélectricité, car il est aberrant de produire quelque chose qui coûte environ sept fois plus cher que lorsquʼil est produit à partir du gaz naturel.
Ainsi, lʼutopie de lʼhydrogène sʼapparente à une farce inventée par les Allemands. Et comme Ursula von der Leyen est allemande, elle a voulu lʼimposer à lʼUnion européenne. Il est grave de dépenser de lʼargent pour une idée qui existe depuis plus de cent ans.
Concernant les batteries, il est intéressant dʼobserver que, dans le rapport dʼEmber, on vante la chute des prix des batteries. Il est indiqué quʼen 2015, le coût était de 1 500 dollars par kilowattheure, et quʼen 2020 il serait tombé à 400 ou 300 dollars par kilowattheure.
Ce que ce rapport omet de dire, ou dissimule, cʼest que nous sommes arrivés à un plafond technologique : les prix ne baissent plus et ne baisseront plus, car nous dépendons de la Chine. Cʼest évidemment la Chine qui fixe le prix des batteries, et elle ne se sacrifiera pas pour permettre à lʼEurope de bénéficier de batteries bon marché.
Chacun sait dʼailleurs que recharger son téléphone mobile est une contrainte quotidienne, car les batteries offrent une capacité limitée. Imaginer appliquer ce principe à des réseaux électriques entiers relève de lʼillusion.
On le constate déjà : cela ne fonctionne pas.
Il existe quelques projets pilotes dans le monde ou en Europe, mais il ne sʼagit pas dʼun véritable développement industriel. Or, la question des batteries appliquées aux réseaux électriques est débattue depuis plus de quinze ans, ce qui montre que le sujet nʼest pas nouveau.
Il est également intéressant de souligner que le pays le plus avancé en matière dʼénergies renouvelables pour la production dʼélectricité dans lʼUnion européenne est le Danemark. Or, le Danemark ne sʼintéresse pas aux batteries car le pays sait très bien que cela est illusoire. Pourquoi le Danemark ne sʼy intéresse-t-il pas ? Parce quʼil dispose dʼune batterie géante : la Norvège. En effet, grâce à la Norvège, le Danemark peut exporter son excédent dʼélectricité renouvelable vers ce pays, où lʼeau est pompée dans les réservoirs hydroélectriques. Lorsque cʼest nécessaire, le processus est inversé. Malgré le fait que le Danemark soit lʼEtat membre qui produit en pourcentage le plus dʼénergie solaire et éolienne, on est en droit de se demander pourquoi le gouvernement envisage à présent de revenir sur lʼinterdiction de construire des centrales nucléaires. Ils ont sans doute compris que lʼélectricité abondante et bon marché nʼest pas produite par les sources quʼils ont promues – et que Ember aime vanter – mais bien par le nucléaire.
Cela constitue une preuve supplémentaire que lʼensemble de cette stratégie ne repose pas sur des bases solides. Toute cette politique énergétique est fondée sur une idéologie de la décarbonation et sur une hostilité systématique envers les énergies fossiles.
Samuel Furfari a publié « Lʼutopie hydrogène » et « Energie, mensonges d’état: La destruction organisée de la compétitivité de l’UE »
