L’État persiste dans des choix agricoles et énergétiques démentis par les faits : un coûteux aveuglement

Perseverare diabolicum…

Jean de Kervasoué
 
Chaque jour, la remarque de Marcel Proust : « les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances », trouve de nouvelles illustrations. On pourrait en sourire tant elles peuvent être ridicules, il convient d’en pleurer car elles confirment que le gâchis considérable des fonds publics va perdurer et, avec lui, l’appauvrissement des Français.
Le premier exemple est agricole. L’INRAE, devenu plus E (environnement) que A (agriculture), met en exergue de ses publications du mois de janvier 2026 un article sur les besoins d’azote de l’agriculture biologique[1]. En effet, avec le phosphore (P) et le potassium (K), l’azote (N) est un engrais indispensable pour toute culture. Or, en agriculture biologique il est interdit d’avoir recours à des sources d’azote issues de l’industrie chimique (urée ou ammoniaque), la source doit être « naturelle », autrement dit animale, et doit donc, pour l’essentiel, être du fumier ou du lisier.
Pour savoir si la ressource naturelle sera suffisante, deux scénarios sont étudiés dans cet article : le premier où les élevages en « agriculture biologique » (AB) augmentent peu et l’autre où le cheptel élevé de manière traditionnelle baisse de façon très significative. L’article conclut : « avec 25 % de surface en AB, la France ne peut plus, dans ces deux scénarii, maintenir son niveau actuel de consommation de produits animaux sans recourir aux importations », car « dans le scénario Tendanciel, il faudrait réduire de 5 % la consommation de viande, lait et œufs. Dans le scénario Réduction, la réduction nécessaire pourrait atteindre 30 %. »
Effectivement, si la politique en matière de développement de l’agriculture biologique perdure, la France importera plus encore de produits agricoles qu’elle ne le fait aujourd’hui. Cependant, on voit mal les Français manger moins de viande, de lait et d’œufs pour favoriser le développement de l’agriculture biologique (AB) dont les produits sont plus onéreux, ne sont pas meilleurs pour la santé et dont les avantages environnementaux se compensent par autant d’inconvénients écologiques dont l’un d’entre eux est majeur. L’agriculture biologique est en effet très sensiblement moins productive, elle requiert donc plus d’espaces pour la même quantité produite, espace qui ne peut être pris que sur la forêt.
En passant, on peut aussi se demander en vertu de quelles croyances l’usage de l’urée et l’ammoniaque de synthèse serait à bannir ? Leur bilan carbone est effectivement mauvais, mais celui de l’élevage pour produire moins efficacement plus de fumier n’est pas nul non plus. A moins qu’il ne s’agisse de défendre la biodiversité : il est vrai que les mouches adorent les excréments de toute nature et le fumier en particulier…Tout cela n’a aucun sens si ce n’est de souligner l’absurdité coûteuse de vouloir que 25% de la surface agricole utile (SAU) française soit en agriculture « biologique ».
 
Dans le domaine de l’énergie, en 2020, puis en 2021, nous avions fait part dans ces colonnes du peu de foi que nous avions dans l’avenir de la filière hydrogène. En 2025, Lhyle a suspendu son unité du Poitou, Stellantis arrête la production des utilitaires à hydrogène en France et en Pologne, Renault liquide son usine H2 à Flins. A l’étranger, la mortalité des projets « hydrogène » est aussi la règle, sauf en Chine. Arcelor Mittal a suspendu deux projets d’acier « vert » à hydrogène en Allemagne, BP a abandonné les projets d’hydrogène vert en Australie, au Royaume-Uni et à Oman, ExxonMobil a gelé son usine d’hydrogène bleu au Texas. Pourtant notre administration continue d’y croire et si la stratégie nationale hydrogène a été révisée, elle prévoit toujours une capacité de production de 4,5 GW en 2030 avec un soutien de 4 milliards d’euros sur 15 ans. Pourtant, rien ne laisse espérer que le coût de l’hydrogène vert produit par électrolyse de l’eau s’approchera de celui de l’hydrogène gris ou noir produit par de l’énergie fossile pour casser les molécules de méthane. Pour l’essentiel, les voitures à hydrogène qui circulent dans Paris, le fond grâce à la gazéification du charbon australien ce qui n’est pas vraiment écolo ! 
Le décret qu’a promulgué Sébastien Lecornu pour la PPE3 (programmation pluriannuelle de l’énergie, version 3) relève de la même illogique. Il est basé sur des hypothèses contestées par l’Académie des sciences, l’Académie des technologies et le Haut-commissariat à l’Energie atomique… En effet, la justification principale avancée par l’Etat est une forte augmentation de la demande d’électrons or, elle n’augmente pas au rythme prévu, elle a même baissé depuis 2019 et, en 2025, elle est la même qu’en 20001. Certes elle devrait augmenter, notamment du fait de la demande des centres de données de l’intelligence artificielle, mais n’atteindra jamais les sommets prévus que justifie les projets pharamineux d’éoliennes de ce PPE3. Nous venons de voir que l’hydrogène vert n’était pas pour demain, de même la sidérurgie ne se passera de hauts fourneaux que le jour où le recyclage suffira à répondre à la demande. Enfin, le e-kérosène, voie prometteuse pour remplacer le kérosène issu des carburants fossiles n’est ni pour 2030, ni pour 2040. Les avions ne cesseront pas de voler pour autant.  
Le Gouvernement essaye donc de s’attirer les grâces des écologistes et du Parti Socialiste au prix de la décroissance de notre agriculture, de notre industrie et de la perte du pouvoir d’achat des ménages. Nul doute que Monique Barbut, la Ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature, joue un rôle. Il faut se souvenir qu’elle a présidé WWF de janvier 2021 à 2023. Non seulement WWF, durant sa présidence, était opposé à la classification du nucléaire comme énergie durable dans la taxonomie européenne mais, si aujourd’hui les autorités russes classent WWF comme une organisation « indésirable », il est avéré que WWF Allemagne a reçu des fonds de Nord Stream/Gazprom via une fondation. Les défenseurs des énergies renouvelables sont toujours favorables au gaz qui, contrairement au nucléaire, émet pourtant du dioxyde de carbone car il faut bien alimenter le réseau quand il n’y a ni vent, ni soleil et pour se faire prétendre avec forces publicités que le gaz est une énergie « propre » !
Nous nous trouvons donc dans une situation inédite ou, notamment, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques, le haut-commissaire à l’Énergie Atomique et l’Académie des Sciences, s’opposent ouvertement au Gouvernement et à l’Administration où domine aujourd’hui le paradigme écologique. Cette situation inédite est cependant pleine d’espoir car, enfin, la communauté scientifique se réveille et ne laisse plus passer sans réagir les dénis de réalité.   


[1] VergelyF. et al. 2026. Performance of conventional and organic livestock development scenarios in France through nitrogen flow analysis. Agricultural systems, 231 14.
https//doi org/10.1016/j agsy 2025 104527
 

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