Le blocage du détroit d’Ormuz : une stratégie subtile et déstabilisante

Samuel Furfari

Contrairement aux scénarios redoutés depuis des décennies, le détroit d’Ormuz n’est pas totalement fermé. Qui pourrait bloquer un passage maritime large de 39 km — soit la distance qui sépare La Panne de De Haan sur la côte belge ? L’Iran n’a pas opté pour une fermeture du détroit, mais pour une approche plus nuancée, fondée sur un « veto informel » qui dissuade d’abord les assureurs et les armateurs. D’ailleurs, les Gardiens de la révolution ont annoncé qu’ils fermeront entièrement Ormuz si Donald Trump met à exécution ses menaces de frapper les sites énergétiques de l’Iran.
Par un mélange de pressions, de menaces et de perturbations ciblées, Téhéran parvient à désorganiser les flux énergétiques mondiaux sans franchir le seuil critique d’un blocage total. Ce choix stratégique, empreint d’ambiguïté et d’imprévisibilité, a pris de court la communauté internationale — moi y compris — tant il semblait inconcevable qu’un État membre des Nations unies en vienne à remettre en cause le principe fondamental de la libre circulation maritime, consacré par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.
L’Iran a instauré une zone grise où le risque politique devient un instrument de puissance. Cette posture marque son détachement croissant vis-à-vis des règles implicites du système maritime international : le détroit d’Ormuz n’est plus un simple couloir commercial, mais un levier politique, économique et militaire au service de ses intérêts régionaux.
Pour autant, cette stratégie n’est pas sans effet boomerang. Elle touche aussi bien les adversaires de l’Iran que des partenaires tiers tels que l’Inde ou la Chine, fortement dépendants des hydrocarbures du golfe Persique. En brouillant la frontière entre alliés et rivaux, Téhéran prend le risque d’aliéner des partenaires stratégiques dont il pourrait avoir besoin, réduisant ainsi sa marge diplomatique à long terme.

La stratégie iranienne : contrôle et monétisation du passage maritime

L’Iran exploite pleinement sa position géographique exceptionnelle pour tirer parti du passage stratégique d’Ormuz. Plutôt que d’imposer des interdictions formelles, il met en œuvre des mécanismes plus discrets : la création de «corridors sécurisés » pour certains navires autorisés au cas par cas. Ainsi, des bâtiments indiens ont pu franchir le détroit après des tractations diplomatiques ou, selon plusieurs témoignages, moyennant des versements occultes. Un tanker aurait, par exemple, déboursé deux millions de dollars pour garantir son passage. De même, le ministre iranien des Affaires étrangères a autorisé les navires japonais à y naviguer.
Les Gardiens de la Révolution n’ont pas signalé que les tankers à destination de la Chine circulent librement, tant il est évident que Pékin a fait comprendre qu’il ne faut pas mettre en difficulté son protecteur. Cette tolérance s’inscrit dans le cadre des relations stratégiques entre l’Iran et la Chine, prévues par l’accord de coopération énergétique de 2021, qui renforce la présence chinoise dans la région et garantit un passage sécurisé pour ses navires dans le détroit d’Ormuz.

L’objectif dépasse la simple entrave : il s’agit d’instaurer un péage maritime officieux, à la fois source de revenus et instrument d’influence. On est en droit de se demander : où sont passés les défenseurs du « droit international» ?

En combinant la contrainte économique avec la menace politique, l’Iran cherche à maximiser son influence régionale. Mais cette stratégie pourrait se retourner contre lui : les grands importateurs asiatiques pourraient accélérer la recherche des fournisseurs alternatifs pour sécuriser leurs approvisionnements, affaiblissant ainsi la rente géopolitique de Téhéran, mais aussi des autres pays du golfe Persique. Pourtant, la multiplication des tensions autour de ce passage révèle une certaine nervosité du régime. Téhéran risque de compromettre ses propres alliances et de nourrir une méfiance internationale durable.

Les perturbations causées par cette stratégie ont déjà contribué à une hausse des prix du pétrole et du GNL. Une réponse claire s’impose : de nouveaux pipelines ne constituent qu’une solution partielle pour le pétrole, mais restent inadaptés au GNL, dont la logistique reste exclusivement maritime. Il faudra donc que le droit international maritime — encore faut-il qu’il soit appliqué — impose à l’Iran de demain — idéalement démilitarisé — le respect des principes fondateurs de la liberté des mers.

Le GPL et les foyers indiens : une dépendance sous-estimée

La crise autour d’Ormuz met également en évidence la fragilité du quotidien énergétique de pays comme l’Inde. Contrairement à une idée reçue, le principal enjeu indien n’est pas l’électricité — largement produite à partir de charbon, sans réelle préoccupation pour les émissions de CO2 — mais le gaz de pétrole liquéfié (GPL), vital pour la cuisson domestique.

Dans un pays où plus d’un milliard d’habitants dépendent des célèbres bouteilles de gaz, toute perturbation de l’approvisionnement se transforme en crise nationale. Cette situation illustre la dépendance structurelle des économies émergentes à des énergies fossiles accessibles et transportables et explique sans doute les compromis entre New Delhi et Téhéran. Les énergies renouvelables ne fournissent pas la chaleur nécessaire à la cuisson quotidienne rappel concret de la persistance du besoin fossile dans la vie des ménages.

La crise du détroit d’Ormuz dépasse la simple confrontation maritime : elle révèle la capacité de l’Iran à instrumentaliser le désordre comme stratégie d’influence. Mais ce jeu de déstabilisation, efficace à court terme, pourrait à long terme lui coûter cher, en accélérant la réorganisation des routes maritimes et en affaiblissant la confiance de ses partenaires asiatiques.

Partager

24 réflexions au sujet de « Le blocage du détroit d’Ormuz : une stratégie subtile et déstabilisante »

  1. Faudra que Christian Gérondeau réponde à mon post ; en effet Gérondeau a publié un livre en janvier 2025 intitulé : CLIMAT/ POURQUOI TRUMP A RAISON
    Sans doute sur le fond ( CO2 et réchauffement) il a raison ; mais la provocation de Trump pour la fermeture de Ormuz par l’Iran 1 an après la publication de son livre, la fin de Maduro au Vénézuéla , la volonté de prendre les rennes au Groenland à la place du Danemark , la limitation du pétrole en Europe est sans doute la face cachée de ses mépris envers l’Europe
    J’espère sincèrement que Israël et l’Iran se détruisent , que Trump y finira comme Hitler ; on remettra en France nos puits de pétrole et nos mines de charbon en route et nos pétroliers foreront la Lorraine pour récupérer les phénoménales réserves d’Hydrogène vert

    • « la limitation du pétrole en Europe est sans doute la face cachée de ses mépris envers l’Europe » : vous faites erreur. À la différence de ses prédécesseurs, Trump ne cache pas son mépris, bien au contraire. Il aurait bien tort puisque le monde entier est dans la même disposition à notre égard.

      Comment respecter une Europe dont les partenaires n’ont de cesse de quémander au Maître du billet vert ses bonnes grâces afin d’obtenir un avantage politique ou économique sur ses petits camarades, quitte à sacrifier sa liberté et sa souveraineté ?

      De lâchetés en mesquineries, nous voici logiquement relégués de l’état d’alliés à celui de laquais, totalement dans la main de l’Oncle Sam qui, après nous avoir fait danser, nous piétine.

      Il a parié sur notre médiocrité, il a gagné. Bravo l’artiste.

    • Sauf erreur de ma part, il n’y a pas de « rennes » au Groenland.
      Si d’ailleurs Trump voulait les prendre, à condition qu’il existent, on se demande bien ce qu’il pourrait en faire !!!

    • @Fritz
      Juste une petite remarque: Appeler « vert » le gisement d’hydrogène trouvé au fin fond du sous-sol alsacien est impropre. Il s’agit bien là d’un gisement d’hydrogène fossile dont les réserves, gigantesques parait-il, sont néanmoins limitées pour autant qu’on réussisse, ce que je souhaite, à l’exploiter !

  2. M. Furfari, vous parlez d’une réorganisation des routes maritimes: quelle pourrait-elle être? Je vois mal comment le pétrole du golfe arabique pourrait passer ailleurs que par le détroit d’Ormuz, mais je me trompe sans doute.

  3. Bonjour,

    Merci Monsieur Furfari, « you made my day », comme on dit. Mort de rire !

    Je cite : « Ce choix stratégique […] a pris de court la communauté internationale — moi y compris — tant il semblait inconcevable qu’un État membre des Nations unies en vienne à remettre en cause le principe fondamental de la libre circulation maritime, consacré par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. »

    Ah oui, par les temps qui courent, difficile d’imaginer qu’un état puisse même vaguement envisager de s’asseoir sur les principes du droit international, c’est sûr !!! Parce qu’à part l’Iran, ils sont tous hyper-réglos, nos amis américains, russes, et les autres…

    J’espère que votre analyse tant attendue de la pertinence de notre dépendance stratégique aux énergies fossiles, et des moyens de s’en défaire, sera plus perspicace. Mais j’en doute.

    • « Merci Monsieur Furfari, « you made my day », comme on dit. Mort de rire ! » : intervention de haut niveau s’il en est, digne d’un esprit d’élite. Et toujours cette puissance d’analyse qui caractérise le scientifique de premier plan habitué à « la littérature scientifique sérieuse ».

  4. L’Iran a signé mais pas ratifié la convention de nations unies sur le droit de la mer. L’Iran n’est donc pas parie à cette convention et l’interprète selon son bon vouloir dans la limite des ses eaux territoriales, où elle est souveraine et qui couvre la moitié du détroit.

    • @ccmsd
      Le « bon vouloir de l’Iran » dans la limite des ses eaux territoriales, où elle est souveraine et qui couvre la moitié du détroit.
      Ce serait tout à fait acceptable si l’Iran limitait ses prétentions à la moitié du détroit d’Ormuz, environ 55 km de large dans la partie la plus étroite.
      Cependant la zone navigable pour les grands navires est beaucoup plus restreinte, d’environ 10 km, principalement dans les eaux omanaises, car les eaux iraniennes sont trop peu profondes pour le passage des pétroliers.
      Par conséquent, je doute que l’Iran se satisfasse des ses eaux territoriales au tirant d’eau trop faible pour les tankers dans les discussions post-guerre pour rétablir la liberté de navigation dans le détroit…

  5. @Anton;qui baisse de plus en plus dans mon estime et qui a écrit
    «  » » » » » » » » » » » »Parce qu’à part l’Iran, ils sont tous hyper-réglos, nos amis américains, russes, et les autres… » » » » » » » » »
    Comment peut-on écrire cela . Le droit international , c’est respecter l’autonomie des états ; que fait Trump en ce moment ? Relis mon précédent mail; et je ne parle pas de Poutine qui a dû donner l’exemple à Trump avec la guerre en Ukraine
    Mais je suis confiant;;à écouter les infos je crois qu’on n’ira pas vers une troisième guerre mondiale ;le monde est plus préoccupé par les prix du pétrole et de l’électricité que d’envoyer des militaires se battre en Iran ; J’espère que Macron aura compris

    • Fritz, quand même. L’ironie, vous connaissez ? Ce qui m’a fait éclater de rire, c’est que le grand géopolitologue Furfari croit manifestement au Père Noël.

  6. lu a l’instant après avoir mis mon dernier post
    «  » » »
    DIRECT. Guerre en Iran et au Moyen-Orient: selon Donald Trump, la France « a été très peu coopérative », et « les États-Unis s’en souviendront »
    Merci Mr Macron

  7. Trump ceci, Trump cela.. on psychiatrise l’individu comme s’il était seul dans son «œuf » a décider du sort de l’Amérique et du monde. C’est oublier le gigantisme et la puissance des organes de l’Etat américain, notamment le Pentagone et la CIA. Il est vrai que le niveau de la sphère mediatico-politique en matière de géopolitique est voisin du 0 Kelvin. Pacifisme, européisme bêlant et lubie « climato-réchaufiste» pimentés d’ « anti-nucléarisme » primaire ont conduit le pays là où il doit être c’est à dire, incapable de libérer deux otages francais détenus par un état totalitaire dont on lèche les bottes, incapable de conduire la politique énergétique qui devrait être la sienne, incapable d’éviter la crise pétrolière qui va frapper dramatiquement nos compatriotes faute de moyen financiers, incapable de discerner et de choisir ses véritables alliés dans le nouvel ordre mondial qui se dessine. À écouter ce monde politique et médiatique finissant, pris de panique devant la claque électorale qui se profile et la perte de leurs positions sociales et matérielles qui en découle, il aurait fallu laisser le contrôle du détroit d’Ormuz à un état mystico-totalitaire détenteur à faible échéance de l’arme nucléaire. Loin d’être à une incohérence près, les 27 cabris qui sautent sur leur chaise ne cessent de bêler le soutien du grand frère américain dans la crise ukrainienne. Le pétrole est encore là pour un bout de temps et les américains en sont toujours les premiers producteurs, suivis par les Russes…amusant, non ? Mais, il n’y a aucun doute les énergies intermittentes vont nous sauver…d’ici là la France que j’ai connue aura disparu.

  8. Ne vous énervez pas sur la politique, les gars; revenons au climat, c’est plus cool (pardon, pas fait exprès).
    J’ai trouvé ça :
    Le Met Office britannique fournit une courbe des températures moyennes mondiales (1850-2011) illustrée sur le site WUWT (https://wattsupwiththat.com/2026/03/29/grok-on-the-global-average-temperature-as-defined-by-the-paris-agreement-and-on-the-question-is-temperature-as-an-intensive-quantity-averaging/) basée en partie sur sur l’article de Brohan et al. 2006 (https://agupubs.onlinelibrary.wiley.com/doi/epdf/10.1029/2005JD006548). L’article de WUWT décortique les raisons pour lesquelles cette courbe est inconsistante.
    Pour se convaincre qu’il y a vraiment du foutage de gueule quelque part dans les publis scientifiques, on peut visiter le site de Clintel (https://clintel.org/the-first-heatwave-of-the-year-and-the-same-old-narrative/) où un professeur de géologie en exil (on comprend pourquoi) fait état des températures moyennes enregistrées dans qq Etats des USA (Arizona, California, Colorado, Washington) sur la période 1895-2025. Cela vient des données de la NOAA, pas de n’importe où.
    D’un côté les modèles, de l’autre les observations.
    C’était pour détendre l’atmosphère.

  9. @Torra pas le dernier commentaire en écrivant des conneries pareilles
    ————————————————————–
    Le pétrole est encore là pour un bout de temps et les américains en sont toujours les premiers producteurs, suivis par les Russes…
    ———————————————————-

    Je vais appeler Jean Laherrere à la rescousse
    ——–
    US fossil fuels and world energy production forecast, Jean …

    ASPO France
    https://aspofrance.org › 2025/04/07 › us-fossil-fuels-and…
    7 avr. 2025 — Pour Laherrère, le pic de production d’énergie primaire, toutes sources confondues se profile vers 2030. Il illustre ensuite les prévisions de …

  10. Je ne parlais pas de ce domaine…qui est semble-t-il toujours en débat, mais de discourtoisie, laquelle est très souvent la compagne de l’arrogance que confère une position d’autorité réelle, supposée ou prétendue.

Répondre à Dayanand Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

captcha