L’Allemagne envisage de rouvrir ses centrales nucléaires… mais le peut-elle ? 

Samuel Furfari répond aux questions du magazine en ligne Atlantico

Après avoir tourné le dos au nucléaire, l’Allemagne commence à douter de son choix. Entre flambée des coûts, dépendance aux importations et inquiétudes sur la compétitivité industrielle, plusieurs responsables allemands évoquent désormais la possibilité d’un retour du nucléaire.

Atlantico : L’Allemagne pourrait connaître un virage dans sa politique énergétique et relancer la filière nucléaire aux alentours de 2030, selon Tarik Choho, de la multinationale nucléaire Westinghouse. Le chancelier Friedrich Merz a également affirmé que la sortie du nucléaire était une grave erreur stratégique. L’Allemagne a-t-elle fragilisé sa politique énergétique en renonçant au nucléaire ces dernières années. Une relance est-elle envisageable ?

Samuel Furfari : Il est toujours possible de corriger des erreurs. Il est même souhaitable de le faire, notamment pour des besoins énergétiques. La grande interrogation concernant la situation en Allemagne est de savoir si cela est faisable politiquement? Il ne faut pas oublier que, depuis plus de trente ans, la population allemande a été convaincue – et l’est encore en grande partie – qu’elle peut se passer du nucléaire, et que cette énergie est considérée comme dangereuse et susceptible de provoquer des catastrophes. Les écologistes ont fait croire cela à la population allemande. La stratégie allemande a conduit à se tourner vers les éoliennes. Ce discours est devenu un véritable credo en Allemagne.

Les Allemands ont réellement cru que les éoliennes, et dans une moindre mesure les panneaux solaires en raison du faible ensoleillement, pourraient remplacer le nucléaire. Ils y ont cru, et une grande partie de la population y croit encore.

Friedrich Merz admet aujourd’hui l’erreur de l’Allemagne vis-à-vis du nucléaire mais il appartient au parti qui a pris la décision de se détourner du nucléaire. Il est donc, à mes yeux, tout aussi responsable que les écologistes, que les verts allemands.

Mais Friedrich Merz ira-t-il jusqu’au bout de sa logique ? Osera-t-il affronter la population? Osera-t-il dire : « Je reconnais non seulement l’erreur, mais je décide également de la corriger»? Je crois qu’il est encore trop tôt.

Lorsqu’une population a été endoctrinée pendant trente ans, il est difficile de lui faire changer d’avis. Il faudra des événements majeurs pour que l’Allemagne corrige son erreur.

Reconnaître l’erreur n’est pas suffisant, il faut avoir le courage politique d’y remédier.

L’Allemagne dispose-t-elle des conditions techniques, humaines et industrielles nécessaires pour relancer le nucléaire ? D’un point de vue technique, une relance du nucléaire en Allemagne est-elle possible dans un délai d’une dizaine d’années ?

L’Allemagne est en capacité de relancer le nucléaire mais il est difficile de rattraper le temps perdu. Cela ne vaut pas seulement pour l’Allemagne, c’est également vrai pour la France, la Belgique et d’autres pays européens.

L’Allemagne faisait autrefois partie des fleurons mondiaux du nucléaire, y compris dans les surgénérateurs qui vont avoir un futur retentissant. Puis les dirigeants allemands ont décidé que toute technologie nucléaire était mauvaise, et tous les programmes ambitieux ont été arrêtés. La Commission européenne a fait semblant de ne pas arrêter, mais, dans les faits, elle a également cessé de soutenir la filière nucléaire. Pendant des années, elle n’a plus publié son rapport sur le programme indicatif nucléaire, qui prévoyait les investissements nécessaires. De nombreux dirigeants ont donc mis cette filière énergétique sous veilleuse, sans jamais assumer clairement son abandon, notamment en raison de l’existence du traité Euratom.

En 1958, la Communauté européenne de l’époque a signé le traité Euratom, qui est toujours en vigueur aujourd’hui. Il n’était donc pas possible officiellement de déclarer l’arrêt du nucléaire. Mais, concrètement, tout a été fait pour ne plus travailler sérieusement sur cette filière.

Pendant ce temps, les autres pays disposant d’une expérience nucléaire ont continué à avancer. Il n’y a pas d’écologistes influents en Chine, très peu en Russie, peu aux États-Unis et en Corée du Sud. Ces pays ont poursuivi le développement du nucléaire sous toutes ses formes, et pas uniquement celles que nous connaissons en Europe. Ces pays ont pris vingt ans d’avance sur nous.

Rattraper le temps perdu sera difficile et coûteux. Mais cela ne doit pas empêcher de relancer les filières nucléaires. L’Allemagne est en capacité de se remettre à investir dans le domaine du nucléaire, dispose des moyens, des ressources, du personnel et des ingénieurs compétents même si cela prendra dix ou quinze ans. Il y a encore une capacité à construire des centrales. Mais sur le plan technologique, les prochaines centrales construites en Europe ne seront probablement pas européennes. Elles seront vraisemblablement coréennes. C’est d’ailleurs déjà le cas en République Tchèque. Une décision a été prise l’an dernier pour construire un réacteur, avec un second en option. Une entreprise coréenne a remporté le marché, précisément parce que la Corée, contrairement à la France et à d’autres pays européens, n’a jamais arrêté sa filière nucléaire. La Corée du Sud dispose donc aujourd’hui d’une longueur d’avance sur le plan technologique sur les pays de l’Union européenne. Et même sur les États-Unis car on attend toujours le démarrage de la première nouvelle centrale de Westinghouse, un temps leader de la filière nucléaire. Il semble que la Belgique est courtisée par les États-Unis pour acheter américain. On verra, mais il est indéniable que Chinois, Russes et Coréens ont prix de l’avance.

Une relance du nucléaire en Allemagne serait-elle économiquement et politiquement crédible à court terme, vers 2030, au regard de la crise actuelle liée au blocus du détroit d’Ormuz ? De tels événements peuvent-ils accélérer cette transition et le retour du nucléaire en Allemagne, sur les plans politique et économique ?

Politiquement, cela est tout à fait envisageable. Les responsables politiques peuvent convaincre la population. Face à la crise, le chancelier allemand est en capacité de reconnaître les erreurs de l’Allemagne sur le nucléaire et d’annoncer de nouveaux plans et investissements en la matière. La relance de nombreux réacteurs nucléaires en Allemagne pourrait coûter plusieurs centaines de milliards d’euros.

La crise du détroit d’Ormuz concerne le pétrole et le gaz naturel, pas l’électricité. Ce n’est pas la construction d’une centrale nucléaire en Allemagne qui limitera le pouvoir de nuisance de l’Iran. Ce pouvoir de nuisance vient du fait que le monde a besoin de pétrole. Les responsables politiques ne veulent pas l’entendre. Ils ne parlent que d’électricité, donc d’éoliennes et de solaire et accessoirement de nucléaire. Pourtant, sans pétrole, plus rien ne fonctionne. Le pétrole est devenu un sujet tabou à la Commission européenne, alors qu’il reste la principale source d’énergie en volume et en besoin stratégique.

Le discours des dirigeants politiques, sous l’effet de la peur, pourrait conduire la population à accepter une relance rapide du nucléaire en Allemagne. Mais, concrètement, cela ne changerait rien à la dépendance au pétrole transitant par le détroit d’Ormuz.

En cas de changement de cap en Allemagne sur le nucléaire, les dirigeants devraient-ils privilégier de petits réacteurs modulaires, comme les SMR, ou tenter d’abord de redémarrer certaines grandes centrales actuellement en cours de démantèlement ?

J’appelle de mes vœux le développement des petites centrales nucléaires, les SMR. Cette technologie est déjà accessible dans le domaine militaire par exemple dans les porte-avions présents en mer d’Oman qui fonctionnent grâce au nucléaire mais, dans le civil, cette technologie n’est pas encore opérationnelle. Pour qu’elle le devienne, il faudra encore patienter de nombreuses années. L’idée défendue par Emmanuel Macron de développer rapidement une filière SMR relève davantage de l’effet d’annonce que de la réalité industrielle. Ce serait la même chose en Allemagne.

La solution idéale aujourd’hui, en France, en Allemagne, en Europe et partout dans le monde, consiste à construire des centrales nucléaires classiques de génération III+. Cette technologie éprouvée existe. Les pays européens savent les construire et peuvent avancer relativement rapidement.

La priorité absolue pour l’Allemagne devrait être de rouvrir les centrales qui ont été fermées.

Il est possible de les relancer. En Corée du Sud, une centrale nucléaire arrêtée pour des raisons administratives vient d’être remise en service. Si l’Allemagne décide de relancer ses réacteurs existants, elle en a les capacités technologiques.

Se concentrer sur les SMR aujourd’hui est une fuite en avant. Cette technologie ne sera pas disponible avant plusieurs décennies, alors les pays européens ont besoin de capacités de production électrique immédiatement, aussi pour ne pas rester les derniers du monde à embrasser avec détermination !’l’énergie nucléaire.

En effet, comment fournir toute l’électricité nécessaire dans le monde, notamment avec le développement de l’intelligence artificielle, sans nouvelles capacités de production ? Il faut cesser de croire que les énergies renouvelables constituent à elles seules une solution. L’option de secours, aujourd’hui, est bel et bien le nucléaire classique.

Si un plan de relance du nucléaire devait être lancé sous l’impulsion des dirigeants allemands, n’y aurait-il pas des difficultés liées au manque de spécialistes ou d’ingénieurs ? Quinze ans après la sortie du nucléaire, les employés expérimentés ne sont-ils pas devenus rares en Allemagne et est-il possible de reformer du personnel qualifié pour la filière nucléaire allemande?

La filière nucléaire a été fragilisée en Allemagne. Même si le pays dispose d’ingénieurs qualifiés et spécialisés, il faudra accepter l’idée que les compétences ont presque disparu en Allemagne avec le temps. La sortie du nucléaire n’est pas récente, et les jeunes se sont orientés vers d’autres filières, principalement les énergies renouvelables. C’est donc un véritable casse-tête pour les dirigeants allemands. L’Allemagne pourrait-elle faire appel à des compétences coréennes ? Cela est tout à fait possible. Dans un monde globalisé, ce type de situation est courant. En Arabie saoudite, par exemple, parmi les meilleurs techniciens du secteur pétrolier, des Russes et des Ukrainiens travaillent pour les Saoudiens. Aujourd’hui, il est possible de recruter du personnel spécialisé à l’étranger.

Certains experts évoquent un possible redémarrage de centrales nucléaires, notamment celle d’Emsland en Allemagne, qui pourrait prendre quatre ou cinq ans. Ce scénario vous paraît-il crédible ? Est-il difficile de se procurer de nouveaux combustibles pour redémarrer des centrales comme celle d’Emsland ?

Oui, bien entendu, un tel redémarrage est faisable. Cela prendra du temps, mais tout est techniquement possible. Nous vivons dans un monde où la technologie permet ce type de redémarrage. C’est essentiellement une question de temps. Il faut laisser le temps nécessaire pour remettre ces installations en état.

Le nucléaire n’a pas été abandonné ad vitam aeternam. Il est donc possible de relancer ces centrales, à condition qu’il existe une volonté politique et des moyens financiers suffisants.

Concernant le combustible, il est disponible en quantités suffisantes. Il faut d’ailleurs dénoncer certaines idées reçues à ce sujet. D’importantes ressources d’uranium sont disponibles à travers le monde.

Il y a quelques années encore, les principaux producteurs d’uranium étaient le Canada et l’Australie. Depuis, le Kazakhstan les a dépassés et est devenu le premier producteur mondial. Cela montre bien qu’il n’y a pas de problème d’approvisionnement en uranium ni en combustible nucléaire.

Le combustible peut être acheté ; ce n’est pas le véritable enjeu. Le problème est avant tout un problème de mentalité. Il ne faut pas entretenir des peurs injustifiées autour de la question du combustible et du nucléaire.

Des évolutions législatives en Allemagne pourraient-elles rendre les investissements dans le nucléaire plus attractifs ? Des modifications dans les textes et les réglementations pourraient-elles faciliter cette transformation ?

Une telle évolution serait souhaitable. Mais il existe des obstacles politiques. L’EnergieWende, la transition énergétique allemande, est devenue une véritable croyance en Allemagne. Le peuple allemand a été convaincu qu’une transition énergétique rapide permettrait d’abandonner le charbon, le

nucléaire, le gaz et le pétrole au profit exclusif des énergies renouvelables,

notamment des éoliennes. Cette croyance, largement portée à l’époque par Angela Merkel         beaucoup plus écolo qu’elle ne laissait transparaitre reste profondément ancrée.

Les industriels sont encore réticents à investir massivement dans le nucléaire en Allemagne tant que le peuple allemand n’aura pas reconnu s’être trompé. Vous imaginez si aux prochaines élections, les écologistes devaient revenir au pouvoir et tout arrêter à nouveau?

Il faudrait donc une décision claire et durable du peuple allemand affirmant que cette politique énergétique était une erreur.

L’Allemagne demeure un grand pays industriel. En quoi le nucléaire pourrait-il redevenir un atout pour l’industrie allemande ? Comment le nucléaire pourrait-il contribuer à convaincre les Allemands qu’il constitue un avantage stratégique pour leur industrie ?

L’industrie allemande bénéficiait auparavant d’un gaz russe bon marché, ce qui lui procurait un avantage compétitif important. Les dirigeants allemands savaient que la France disposait d’un parc nucléaire très développé, alors même que le peuple allemand ne voulait plus du nucléaire. L’Allemagne et plusieurs responsables politiques allemands au Parlement européen ont donc constamment dénigré le nucléaire afin d’affaiblir cette filière dans l’ensemble de l’Union européenne. Cette stratégie a notamment contribué à faire évoluer les positions de la France en la matière et à fermer la centrale de Fessenheim.

Il y avait derrière cela une véritable logique stratégique. L’Allemagne refusait le nucléaire pour des raisons idéologiques, mais elle ne voulait pas non plus que la France bénéficie durablement d’une électricité nucléaire bon marché.

Selon moi, cette politique a contribué à affaiblir le nucléaire dans toute l’Union européenne. Le problème est que la Commission européenne a laissé faire sans réellement s’y opposer. D’ailleurs, Ursula von der Leyen a elle-même reconnu, lors d’une conférence à Paris il y a environ un mois, que l’abandon du nucléaire avait constitué une erreur. Cependant, à Bruxelles, les choses évoluent peu. La taxonomie européenne continue notamment de limiter les financements accordés au nucléaire. Et dans l’entourage de la présidente il y a Teresa Ribera (vice-présidente), Dan J0rgensen (Commissaire à l’énergie à et Philippe Lambers (pendant 15 ans député écolo au Parlement européen et à présent conseiller de la présidente, trois antinucléaires notoires.

Ces débats en Allemagne sur le nucléaire, notamment à travers l’interview récente d’un responsable de la société nucléaire multinationale Westinghouse qui évoque une possible relance du nucléaire à l’horizon 2030, peuvent-ils réellement contribuer à changer la donne ? Peuvent-ils redonner de l’espoir quant à l’élaboration d’un plan sérieux et crédible pour relancer le nucléaire en Allemagne, même si cela prendra du temps ?

C’est avant tout un problème de communication avec la population. Une génération entière a grandi en étant convaincue que le nucléaire était une mauvaise chose. Il faut désormais faire le travail inverse. Il est nécessaire d’expliquer aux citoyens que, dans le monde entier, le nucléaire continue de croître, y compris en dehors des pays développés.

Ces pays ne sont pas dirigés par des irresponsables. Il faut donc admettre collectivement que certaines décisions ont été des erreurs. Angela Merkel l’a reconnu, Ursula von der Leyen et Friedrich Merz également; il faut maintenant que le peuple allemand le reconnaisse lui aussi, de manière claire et assumée. À partir de là, il sera possible de revenir au nucléaire, non seulement en Allemagne, mais également dans d’autres pays européens. Le nucléaire est indispensable si l’on veut non seulement renforcer l’électrification de nos sociétés, mais aussi apporter davantage de bien-être dans le monde. Il n’est pas possible de tout faire fonctionner uniquement avec du gaz naturel ou du charbon. Il faut diversifier les sources d’énergie.

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