La peur de manquer

Rémy Prud’homme

Les esprits complexes ont une explication simple aux changements géopolitiques en cours. Ces changements seraient principalement motivés par le besoin de tous les pays du monde de mettre la main sur des ressources naturelles : pétrole, gaz, cuivre, uranium, cobalt, lithium et autres terres rares. Le « kidnapping » de Maduro ? c’est pour capter le pétrole vénézuélien. Les investissements chinois en Afrique ? c’est pour s’assurer du cobalt congolais. Les convoitises nombreuses sur la Nouvelle Calédonie ? c’est le nickel qui est visé. Les prétentions « trumpiennes » sur le Groenland ? c’est pour contrôler les terres rares du pays. Le remplacement des Français par les Russes au Sahel ? c’est pour l’uranium du Niger. Àun niveau plus sophistiqué, Arnaud Orain, un économiste-philosophe marxisant, explique, dans Le Capitalisme de la finitude, comment la finitude transforme le capitalisme.  Derrière cette soif inextinguible de ressources naturelles, il y a deux idées, ou deux croyances : tous ces minerais sont la base du fonctionnement des économies modernes ; et les réserves de ces minerais vont bientôt être épuisées. Ces deux idées ne sont ni neuves ni vraies.

La peur de manquer est vieille comme le monde. La formule célèbre de Valéry, « le temps du monde fini commence » date de 1931. Ses implications économiques ont souvent été brandies, et théorisées. L’exemple le plus célèbre est celui de Malthus ; il concernait, comme l’on sait, l’agriculture, mais mobilisait les mêmes ressorts : la nature allait bientôt être incapable de répondre à la demande et de terribles famines nous menaçaient. L’exemple de Jevons, un grand économiste anglais du 19ème siècle, est moins connu : le charbon anglais, sur lequel était fondée la prospérité du pays, allait prochainement s’épuiser, et cet épuisement allait entraîner la ruine du pays. L’exemple du Club de Rome, dans les années 1970, est le plus significatif. Un industriel italien rassemble un aéropage international d’hommes d’affaires, de politiciens, de haut-fonctionnaires, de chercheurs, qui veut documenter et justifier la peur de manquer. Il passe commande à des informaticiens du MIT qui construisent un « modèle du monde » montrant Les Limites de la croissance (c’est le titre du livre qu’ils publient en 1972), et notamment que l’épuisement des ressources naturelles va entraîner les pires catastrophes – en l’absence de vigoureuses politiques de décroissance. Ce livre, et les idées qu’il véhicule, connurent un grand succès chez les dirigeants occidentaux, tels que par exemple Sicco Mansholt, futur président de la Commission Européenne, ou Bert Bolin, futur président du GIEC, ou Jacques Delors.

Les manques prophétisés, qui firent consensus en leur temps, ne se sont pratiquement jamais produits. Dans les trois exemples cités, les prophètes de malheur se trompèrent complètement. Les famines de Malthus diminuèrent systématiquement, et ont totalement disparu (hormis les cas de guerre). L’épuisement du charbon anglais n’a nullement produit le déclin du pays prédit par Jevons. Les calamités annoncées par les beaux esprits du Club de Rome ont laissé la place au progrès économique et social le plus marqué jamais vu dans l’histoire de l’humanité. On peut en dire autant de presque toutes les prévisions inspirées par la peur de manquer.  Le cas le plus parlant est peut- être celui du pétrole ; son déclin a toujours été annoncé ; mais en réalité les « réserves prouvées » ont constamment augmenté, et pas qu’un peu : malgré tous les prélèvements effectués, elles sont passées de 93 milliards de barils en 1980 à 236 milliards de barils en 2020. Plus on extrait de pétrole, et plus il en reste.

Les raisons de ces monumentales erreurs sont bien connues. Les réserves de carburants fossiles et de minéraux sont définies par le coût de leur extraction. Au cours des années, la géologie fait augmenter ce coût. Mais la technologie le fait baisser. Et c’est elle qui gagne ce combat. L’exemple le plus célèbre est celui de l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste : une innovation technologique a fait bondir les « réserves » des Etats-Unis, et transformé ce pays d’importateur net en exportateur net, avec d’importantes conséquences géopolitiques. La technologie modifie également la demande. Elle améliore la productivité en matières premières (moins de minéraux pour une même production) ; et elle entraîne des substitutions (moins de charbon, plus de gaz ; moins de gaz, plus de nucléaire). De toutes façons, le poids des produits du sous-sol dans les systèmes de production est généralement faible : dans le cas de la France, environ 2% du PIB. On observe d’ailleurs que les pays qui se développent le mieux sont souvent des pays qui ont peu ou pas de ressources naturelles domestiques, et qui sont largement dépendants des importations. A contrario, nombreux sont les pays riches en matières premières qui sont – à cause de cette richesse – de sérieux échecs économiques et sociaux. Si nombreux qu’on a au moins deux expressions pour ce phénomène : la « maladie hollandaise », et la « malédiction du pétrole ».

Il ne s’agit pas de nier le rôle positif, et même indispensable, des matières premières dans la production d’un pays. Elles ont été l’un des marchepieds de la révolution industrielle. Bertrand de Jouvenel le dit magnifiquement en écrivant qu’on est alors « passé de Ceres à Pluton ». Mais il faut se garder d’exagérer ce rôle. En faire le moteur principal des économies, la justification unique ou majeure des poussées impérialistes, et le marqueur d’une « nouvelle ère géopolitique », c’est se condamner à mal comprendre (et donc à mal préparer) les évolutions en cours. Gageons que la Suisse, qui n’a guère de ressources minières, s’en tirera mieux que le Congo, qui en regorge.

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