Électricité : les deux chocs de 2022

Rémy Prud’homme

L’année 2022 a été marquée par des changements importants dans le paysage électrique français, que le mot de choc décrit assez bien. Le premier de ces chocs concerne les quantités produites, consommées et échangées. Le second concerne les coûts et les prix enregistrés.

S’agissant des quantités, les données publiées par RTE permettent de construire le tableau ci-après. À des fins de comparaison, on y a fait figurer les chiffres équivalents relatifs à 2019. Quatre faits significatifs caractérisent l’année 2022.

Tableau 1 – Electricité France : Production, Consommation, Commerce extérieur, 2019 & 2022 (en TWh)
Source : RTE, eco2mix. Notes : Les chiffres du tableau sont en TWh. Le solde des échanges est : exportations moins importations.

Tout d’abord, la production d’électricité s’est effondrée en 2022.  Par rapport à 2019, dernière année « normale » avant 2022, la production diminue d’environ 100 TWh, ou si l’on préfère de 18%, ce qui est totalement inédit et considérable, et constitue notre premier choc.

Deuxièmement, ce recul est dû au nucléaire. La production d’électricité nucléaire diminue également de 100 TWh. Cette diminution provient de la fermeture de Fessenheim pour 13 TWh, et d’une production considérablement réduite (-24%) du parc existant pour le reste. La contribution des autres sources est globalement stable, avec une légère augmentation des renouvelables intermittents, et une modeste diminution de l’hydraulique et du gaz. L’ampleur et la brutalité du recul du nucléaire interroge. Les microfissures constatées sur des canalisations non nucléaires présentaient-elle un danger urgent ? Nécessitaient-elles ces arrêts immédiats groupés ? Les nécessaires réparations ne pouvaient-elles pas être étalées sur quelques années ? Tout suggère que cette baisse drastique est un choc temporaire.

Ensuite, la consommation d’électricité a également diminué. D’environ 25 TWh, soit -5% par rapport à 2019. Pas de choc ici, seulement une légère inflexion à la baisse d’une tendance à la stabilité observée depuis vingt ans.

Enfin, l’équilibre du système a été assuré par les importations. La consommation française d’électricité a été plus importante que la production française : la différence a été comblée par des importations d’électricité, à hauteur de 14 TWh. En toute rigueur, ces 14 TWh sont le solde du commerce extérieur d’électricité, l’excédent des importations sur les importations.

On notera que ces 14 TWh sont à peu près égaux aux 13 TWh que produisaient les deux réacteurs de Fessenheim absurdement fermés en 2020. Si ces deux réacteurs, qui venaient d’être rénovés à grand frais, avaient fonctionné en 2022, les importations auraient été égales aux exportations, ou si l’on préfère, la production nationale aurait été suffisante pour satisfaire la demande nationale.

Le contraste avec la situation de 2019 (représentative de la situation de toutes les années antérieures) est donc grand. En 2019, nos échanges d’électricité avec l’étranger étaient très largement excédentaires. C’est ce matelas qui nous a permis de faire face sans trop de mal à la monumentale réduction de notre production d’électricité de 2022, et d’éviter pannes ou restrictions.

Passons maintenant d’une analyse en TWh à une analyse en G€ (milliards d’euros) afin d’évaluer le deuxième choc de 2022. Quel a été le coût de la production de 2022 ? A quel prix a-t-elle été vendue ?

Modeste augmentation des coûts

Les coûts de la production d’électricité française en 2022 ont connu une augmentation modeste. Les chiffres précis ne sont pas disponibles, mais un coup d’œil rapide au tableau 1 en donne une idée. Les coûts des électricités nucléaire, hydraulique, et renouvelable n’ont pratiquement pas augmenté. Il s’agit principalement de coûts de capital, d’un capital qui existait déjà en 2019. On peut en voir une preuve dans le fait que le prix auquel EDF est obligé par la loi de vendre une partie importante de sa production d’électricité à ses soi-disant concurrents, au nom de l’ARENH (Accès Régulé à l’Electricité Nucléaire Historique) n’a nullement été augmenté. Ces trois formes représentent 90% de la production d’électricité. Restent l’électricité au gaz, et l’électricité importée, dont les coûts ont au contraire notoirement augmenté au cours de l’année 2022. De combien ?

Pour l’électricité au gaz, en 2019, la France achetait 63 TW[1] de gaz à un prix moyen d’environ 18 € par MWh, soit 1,1 milliards d’euros. En 2022, le prix du gaz acheté a été d’environ 103 €/MWh, une multiplication par cinq ; et la quantité achetée a été portée de 63 à 73 TWh ; le coût de ces achats de gaz a donc été de 7,5 milliards. Entre 2019 et 2022, il a augmenté de 6,4 milliards.

Les 14 TWh d’électricité importée en 2022 ont été achetés sur le marché international, à un coût qui a beaucoup fluctué, mais qui en moyenne semble avoir été proche de 250 €/MWh. Par rapport à 2019, il s’agit d’un surcoût d’environ 3,5 milliards d’euros. Notons au passage que ce surcoût-là aurait été évité par la non-fermeture ou la réouverture de Fesseinheim, qui aurait produit une quantité à peu près équivalente d’électricité, à un coût marginal proche de zéro. On a ici une estimation du coût – pour la seule année 2022 – de cette mesure, dont le coût a été présenté par Edouard Philippe comme négligeable.

Au total, les changements intervenus en 2022 dans les quantités d’électricité produites, consommées, et échangées internationalement, ont entraîné un surcoût d’environ 10 milliards d’euros. Pour rapporter ce surcoût au coût de la production d’électricité en 2019, on considère la facture payée cette année-là par le secteur les ménages et par les entreprises). Cette facture s’élevait à 67 milliards[2]. On suppose que le coût de production (qui inclut une honnête rémunération des producteurs, ainsi que les coûts de transports, et les impôts) était égal à ces ventes. On en déduit qu’en 2022, les surcoûts causés par les déboires du nucléaire et l’augmentation des prix du gaz ont engendré une augmentation de ces coûts d’environ 15%. Si les prix de vente égalaient les coûts, les prix de vente auraient en 2022 augmenté d’environ 15%.

Forte augmentation des prix de vente

En réalité l’augmentation des prix de vente en 2022 a été nettement supérieure à 15%. Pas pour l’électricité résidentielle, dont les prix unitaires payés par les ménages ont augmenté de 10%[3]. Mais pour l’électricité non résidentielle (tertiaire et industrie), pour laquelle on observe une augmentation moyenne de 200%[4]. +10% pour les ménages et +200% pour les entreprises font, compte tenu des poids respectifs de ces deux catégories, une augmentation moyenne des prix effectivement payés d’environ 130% en 2022. A comparer avec le 15% d’augmentation des coûts de production. Le deuxième choc de 2022 est dans la comparaison de ces pourcentages.

Une rente extravagante

Cette estimation est certainement discutable, et améliorable. On peut aussi lui reprocher de comparer des quantités, des coûts et des prix annuels, alors qu’en matière d’électricité ces grandeurs fluctuent d’un pas horaire.  Elle fournit cependant des ordres de grandeur honnêtes et significatifs. Elle montre trois réalités importantes, qui ne sont, elles, guère discutables. La première est qu’en 2022 les Français ont payé environ 130 milliards une électricité qui a coûté environ 80 milliards à produire. La différence – quelque 50 milliards – est une rente ou un profit du secteur de l’électricité. La seconde est que cette rente a été presque uniquement financée par les entreprises, et non pas les ménages ; bien entendu, les entreprises ont, au moins en partie, repassé ce mistigri aux ménages, en augmentant le prix des biens que ces derniers achètent. La troisième est que cette rente ne doit rien du tout aux déboires du nucléaire et à l’envolée du prix du gaz, dont les effets sur les coûts de production sont pris en compte dans les 80 milliards d’évaluation du coût de production de l’électricité.

Tel est le constat. Reste à en donner l’explication, et à en tirer les leçons. On le fera (ou on l’a déjà fait) ailleurs. En deux mots, cette absurdité s’explique par la nature et les modalités du marché de l’électricité introduit en France, ainsi que par les règles du marché européen auxquelles nous nous sommes soumis. La solution consiste à arrêter de psalmodier marché ! marché ! et Europe ! Europe ! (comme d’autres chantent : Hare Krishna !), et à chercher à définir des règles raisonnables, qui rapprocheraient les prix payés des coûts supportés.


Notes :

[1] Certains lecteurs s’étonneront peut-être de voir que 37 TWh d’électricité au gaz nécessitent 63 TWh de gaz. La raison en est que la transformation du gaz en électricité se fait au prix d’une « perte » d’énergie: il faut 1,7 MWh de gaz pour produire  1 MWh d’électricité.

[2] Ce chiffre est obtenu en multipliant la consommation résidentielle (36% de la consommation totale selon EDF, soit 170 TWh) par le prix de vente aux ménages (185 $/MWh en 2019, selon Eurostat), puis en faisant la même chose pour la consommation des entreprises (prix de vente de 118 €/MWh), et en additionnant les deux résultats.

[3] La source de ce chiffre est l’indice des prix à la consommation de l’INSEE, une base solide, qui donne pour l’électricité 10% d’augmentation entre décembre 2021 et décembre 2022 ; au prix d’une hypothèse simplificatrice, on retiendra 10% en 2022 par rapport à 2021. C’est deux fois plus que le bouclier tarifaire de +4%.

[4] La source de ce chiffre est l’indice des prix d’Opéra Energie, qui se rapporte aux prix effectivement payés par toutes les entreprises. Pour la base 100 au dernier trimestre 2019, cet indice est en 2022 égal à 225 au premier trimestre, 260 au 2ème, 350 au 3ème. En supposant (hypothèse conservatrice) que l’indice du 4ème trimestre est le même que celui du 3ème, on a un indice moyen de 300 pour l’année 2022. Ou si l’on préfère que les prix de l’électricité payés par les entreprises ont augmenté de 200% en 2022 par rapport à 2019. Il s’agit là d’une moyenne. On sait que bien des entreprises brandissent des factures montrant des augmentations bien plus massives.

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10 réflexions au sujet de « Électricité : les deux chocs de 2022 »

  1. Comme ancien d’EDF, j’avais bien identifié la rente exceptionnelle des fournisseurs d’électricité, d’autant plus qu’ils bénéficient du dispositif ARENH ; en effet, EDF doit leur mettre à disposition 120 TWh, plus d’un quart de sa production, au prix quasi coûtant, qu’ils revendent avec une marge ahurissante. En conséquence, EDF perd cette marge et ne peut pas en profiter pour effacer une partie de sa dette, dûment creusée paf les décisions politiques aberrantes de 20 ans toutes tendances confondues.
    Les politiques qui ont pris ces décisions devront être poursuivis pour cela, pour quasi forfaiture; peut-on imaginer une action de groupe (class action en anglais) allant dans ce sens? Il serait intéressant d’analyser l’actionnariat de toutes ces sociétés de vente d’électricité dites alternatives et de production éoliennes ou photovoltaïque.

      • Je crois que si, mais c’est assez récent: loi du 17 mars 2014. En revanche, c’est ouvert à un nombre restreint de thèmes; on pourrait arguer d’un litige en matière environnementale: les décisions sur le nucléaire ont empêché d’atteindre les objectifs de la France en matière de diminution des émissions de CO2 d’où l’amende de 500 M€ infligée par Bruxelles..

    • Si les concurrents d’EDF font des marges ahurissantes, EDF qui vend au détail au même prix qu’eux fait également des marges ahurissantes. Pourquoi dois-je payer environ 200€ TTC le MWh chez EDF actuellement quand EDF vend 42€ le même MWh à ses concurrents ? Pourquoi EDF ne me vend-il pas le MWh à 42€ HT, soit 50€ TTC ? EDF arnaquerait donc les Français, exactement comme ses concurrents ?

      • Tout simplement parce qu’EDF y est obligé par l’Europe.
        1/ Si EDF vous vendait à 50 € le MWh il ruinerait automatiquement tous ses concurrents artificiellement créés par l’Europe.
        2/ Du fait de cette obligation absurde qui lui est faite de vendre beaucoup de MWh sans profit et parfois à perte, EDF s’est considérablement endetté ces dernières années. Vous n’allez pas en plus lui enlever cette occasion unique de se refaire une santé financière en vous vendant à 200 € le MWh !

        • Votre argumentation ne me satisfait pas vraiment. On a tout fait en France et en Europe pour mettre EDF à genoux. Certes li ne sont pas toujours irréprochable mais une obligation absurde reste une obligation absurde et en vendant le MWh à 200 ou 280€, on rend la vie très difficile à certaine profession. Ce prix n’est absolument pas justifié en France et cela me gêne énormément.
          Je vous avoue de plus que la faillite de tous ces vendeurs alternatifs d’électricité qui ne produisent aucun électron et qui sont que de méchants parasites ne me ferait pas pleuré.

  2. @ Serge qui a dit
    “”””Les actions de groupe sont possibles aux US mais pas autorisées chez nous.”””””
    Autorisées ou pas , je pense que les actions de groupe vont très bientôt se faire en France , dans les rues , dans les ronds points , sur les Champs Elysées et un peu partout; je pense que laisser se détériorer la vie de tous les jours comme dans notre pays mérite un soulèvement du peuple comme en 68 ou 99
    Etre gouverné par une équipe d’incapables cela devient insupportable

  3. Il convient d’arrêter de parler de marché à propos des règles européennes de fixation des prix qui n’ont rien à voir avec un marché libre et concurrentiel, voir même avec un marché normalement régulé. Si c’était réellement un marché, aucune éolienne ne produirait le moindre kWh, faute d’acheteur, et les forêts de mâts disgracieux seraient arrachées de rage par leurs propriétaires ruinés.

    L’Europe produit du socialisme, du capitalisme de connivence, pas des marchés.

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