Edouard Philippe sur Fessenheim

Par Rémy Prud’homme

Edouard Philippe ne regrette pas sa décision. Il déclare (16 septembre 2022) : « Est-ce que notre situation serait sensiblement meilleure si on n’avait pas fermé [Fessenheim] » ? La forme interrogative vaut ici litote. L’ancien premier ministre veut clairement dire que notre situation ne serait pas sensiblement meilleure dans cette hypothèse. Il justifie cette réponse d’une façon un peu spécieuse en notant : « On aurait 28 réacteurs sur 58. On en a aujourd’hui 26 sur 56 ». Entendez : la différence est négligeable. Qu’en est-il ?

Il est facile de calculer la quantité annuelle d’électricité dont nous prive la mise au rebut de ces deux réacteurs. Il suffit de faire le produit leur puissance (1,8 GW (1)) par le nombre d’heures de fonctionnement (8760 heures multiplié par un taux de charge de 0,85) pour obtenir une production de 13,4 TWh. Est-ce négligeable ? On peut comparer cette production avortée à sa valeur actuelle sur le marché, ou à l’effet d’une mesure très médiatisée comme la diminution de la température des logements de 1 degré centigrade.

Si EDF (c’est-à-dire les Français) avait eu, et vendu ces 13 TWh sur le marché en 2022, combien est-ce que cela aurait rapporté ? Le prix de l’électricité sur le marché européen varie d’un jour à l’autre. Il a dépassé 1000 euros/MWh fin août. Il est d’environ 400 euros aujourd’hui. Postulons 500 euros. Cela rapporterait 6,7 milliards en 2022. Soustrayons 10% pour les coûts de fonctionnement (uranium, transport). On obtient un gain net annuel d’environ 6 milliards. Fermer Fessenheim revient à jeter quelques 6 milliards d’euros par les fenêtres. Est-ce négligeable ? On aurait pu faire beaucoup de choses utiles ou indispensables avec cette somme. Par exemple, abonder le budget de la Justice (judiciaire plus pénitentiaire), qui est actuellement d’environ 9 milliards d’euros.

Une autre comparaison moins dépendante de la danse du prix de gros de l’électricité, peut être esquissée. L’un des piliers, ou des marqueurs, de la sobriété proclamée à grand son de trompe par le gouvernement est la baisse de la température des logements à 19 degrés centigrades ou moins. L’ADEME nous affirme qu’une diminution de 1 degré dans un logement entraine une diminution de 7% de la consommation d’énergie, et donc d’électricité dans les logements chauffés à l’électricité. La consommation d’électricité pour le chauffage résidentiel est légèrement inférieure à 41 TWh. Une baisse de 1 degré entrainera donc une diminution de la consommation d’électricité d’un peu moins de 3 TWh. Cette économie est à comparer avec les 13 TWh jetés au vent d’Alsace par la fermeture de Fessenheim. Ils auraient permis – très largement – d’éviter la baisse des températures qui nous attend, et les rhumes ou pneumonies que cette baisse va causer chez certains enfants et certains vieillards. Est-ce vraiment « négligeable » ? 

Tour cela était évident, connu, calculable, calculé, publié, avant la décision de fermeture. Mais rejeté en dehors du fameux « Cercle de la raison » personnifié et monopolisé par le gouvernement de M. Philippe. Rejeté par ignorance ou opportunisme ou dogmatisme ou les trois, on ne sait. Tout le monde peut se tromper. Mais le plus lamentable est l’incapacité des responsables de ce mégaspillage à reconnaitre leur erreur. Cela ne surprend pas trop chez le président. Mais cela étonne dans la bouche de son ancien premier ministre, qui passe pour un homme sage, modéré, intelligent, informé, réaliste. Si même Edouard Philippe ne peut pas, ou ne veut pas, voir qu’il s’est trompé, qu’en sera-t-il des politiciens ou des journalistes macronistes qui n’ont pas toujours toutes ces qualités-là ? Errare humanum est sed perseverare diabolicum.

(1)  La puissance se mesure en Watts (W), la production en watts-heures (Wh). M veut dire : million (106) ; G, comme giga, veut dire : milliard (109) ; T, comme tera, veut dire : mille milliards (1012)

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17 réflexions au sujet de « Edouard Philippe sur Fessenheim »

  1. Concernant la deuxième comparaison, je pense que les 3 TWh de baisse de température des logements peuvent être obtenue en gros d’octobre 2022 a mars 2023, alors que le calcul des 13 TWh “perdus” en fermant Fessenheim correspondent à une année, soit 12 mois. Le chiffre à considérer est donc plutôt 6,5 TWh que 3 TWh, mais comme 6,5>3, le raisonnement reste valide !

      • @TP : à ceci près que l’on compare la production en sortie de centrale, à la consommation à la prise électrique. Or il y’ a près de 8% de perte dans les lignes électriques (source RTE).
        De plus il ne faut pas oublier que la baisse de la consommation de chauffage est demandée pour TOUS les bâtiments et il faut donc rajouter 17TWh de chauffage électrique des bâtiments tertiaires (chiffres RTE 2017), ce qui donne (41+17)/0,92*0.07 = 4,5 TWh à comparer aux 10/2 =5TWh produits par Fessenheim.
        Donc la baisse d’un degré de chauffage réduit la consommation d’électricité à hauteur de ce qu’aurait produit Fessenheim pour un hiver.

        • D’accord. Ensuite Fessenheim était peut être vétuste et globalement la sécurité de nos centrales est possiblement un problème, par manque de fonds alloués. Nous pouvons mettre cela en parallèle avec les 600 milliards d’euros dépensés par l’UE entre 2009 et 2019 pour développer l’Eolien et le solaire, pour un gain de production en valeur absolue de 2% de la demande, soit rien. Macron poursuit cette politique qui ne mène à rien, applaudi par les partis dits écologistes (sauf ceux qui voudraient encore davantage s’engager dans cette impasse), même si ce choix est dangereux tant socialement que d’un point de vue écologique. Si on veut des centrales, il faut les sécuriser, donc de l’argent. Le fait que produire l’électricité avec du nucléaire est drastiquement moins cher qu’avec les éoliennes et le voltaïque ne doit pas occulter le besoin de fonds pour sécuriser, moderniser le parc. La solution de ce dilemme serait sans doute de ralentir le passage au “tout électrique”, ce qui contiendrait l’augmentation de la demande en électricité, mais cela contredit un des commandements de la nouvelle religion occidentale.

          • Il ne faut pas oublier que 400 millions d’euros ont été consacrés à des travaux mise à niveau de cette centrale et terminés peu avant la décision de fermeture en lui assurant une durée de vie prolongée de 30 à 40 ans. Le tout électrique (de même que l’hydrogène) est une utopie qui donne bonne conscience aux écolos intégristes pour le pillage des ressources de minerais rares ou très dispersés (cobalt, lithium, néodyme etc.) et qui demandent des travaux colossaux pour les extraire et pour leur chimie de purification.

          • @Jobin : “Il ne faut pas oublier que 400 millions d’euros ont été consacrés à des travaux mise à niveau de cette centrale et terminés peu avant la décision de fermeture en lui assurant une durée de vie prolongée de 30 à 40 ans.”
            Que de désinformations ! EDF a annoncé avoir investi 313 millions d’€ entre 215 et 2019, non pas pour doubler la durée de vie de Fessenheim mais pour assurer les affaires courantes jusqu’à la fin de vie, sachant qu’EDF s’était déjà préparée à son désengagement dès l’élection de François Hollande.
            Ce serait bien trop beau pour être vrai sachant que les incidents déclarés, s’ils n’ont pas augmenté dans les dernières années, ont été marqués par une hausse d’évènements liés au vieillissement.
            En 2011 elle était prête pour 10 ans de plus, et elle aurait du passer sa visite décennale l’année dernière comme je l’ai déjà précisé. Je n’ai rien contre le nucléaire mais il faut être honnête, la production avait baissé (10TWh sur les 5 dernières années contre une moyenne de 12 TWh sur la durée de vie globale) et si la sécurité était bonne, on ne sait pas combien il aurait fallu investir pour assurer 40 ans de plus.

  2. Vous êtes gentil et indulgent, Mr Prud’homme.
    La pure sottise, ça existe. Vous en exposez là un fort bel -et coûteux- exemple.

    Mon père âgé de 82 ans ne peut pas supporter 19°… Et tant d’autres personnes comme lui.
    La bienséance m’interdit d’exprimer ici ce que je pense de nos verdâtres dirigeants.

  3. La casse du nucléaire est un scandale, mais il n’y a pas que la casse du nucléaire.
    Depuis 20 ans, en France, on détruit les barrages petits ou grands, même producteurs d’hydroélectricité pour faire plaisir aux écolos qui veulent des rivières sauvages et libres et aux rares et riches pêcheurs de saumon qui voudraient bien ne plus prendre leur jet privé pour aller pêcher en Irlande, le week end.
    Cette destruction financée à 100% par l’Etat s’appelle “la continuité écologique des rivières”. Certains se sont organisés pour lutter contre cette folie https://continuite-ecologique.fr/secheresse-ecologie-energie-la-folle-politique-de-destruction-des-retenues-deau-en-france.
    Pour résumer, si vous avez un moulin hydraulique ancien produisant de l’électricité, on vous impose des travaux à votre charge au coût faramineux pour des échelles à poissons conformes, ou alors on vous détruit mais là, gratuitement, aux frais de l’Etat, votre bief.
    Peu importe l’opposition des populations locales et leurs luttes, on détruit…
    Un exemple parmi d’autres, les 2 barrages hydro-électriques en parfait état de marche de la Sélune, et producteurs d’électricité, qu’on vient de finir de casser. https://www.lesechos.fr/pme-regions/normandie/manche-quatorze-ans-pour-effacer-les-barrages-de-la-selune-1367950
    Tous ces barrages que l’on détruit constituaient également des systèmes de régulation des inondations et des sécheresses.
    Rappelons que Mme Elisabeth Borne, alors ministre de la transition écologique, ministère qui supervise le massacre des barrages et digues (et s’oppose à tout nouveau barrage hydroélectrique au nom du même délire de continuité écologique des cours d’eau) était aussi la co-signataire du décret 2020-129 du 18 février 2020 fermant la centrale de Fessenheim avec M. Edouard Philippe.

  4. M Prud’homme, vous prêtez beaucoup de qualités à cet ancien premier ministre, digne héritier de son mentor Alain Juppé. Rappellez-vous l’épisode des 80 km/heure sur nationales. Toutes les expérimentations indiquaient l’inutilité de cette mesure, mais il l’a appliquée tout de même avec le succès que l’on sait. Ce personnage imbu de lui même est capable de tout sauf de reconnaître ses erreurs.

  5. Merci, cher Rémy Prud’Hiomme, pour ce rappel de calculs simples, que l’on peut supposer à la portée d’une polytechnicienne ou d’un énarque.
    On peut aussi faire une approche sur les puissances instantanées . Les deux réacteurs de Fessenheim apportaient 1,8 GW et le pic de consommation hivernal étant proche des 100 GW : il va nous manquer près de 2%, soit de quoi alimenter 1,2 million d’habitants. Il restera à allumer une bougie pour Fessenheim lorsqu’on subira les premières coupures.
    Par ailleurs, le comportement d’Edouard Philippe est cohérent avec son attitude lorsqu’il était chef du gouvernement et ne surprend guère.

  6. Rémy Prudhomme est vraiment gentil en utilisant sa formule ”un peu spécieuse”. 28/58 vs. 26/56 !
    Ce politicard de Philippe avance derrière son rideau de brouillard. Le temps que le cerveau philippement enfumé du lecteur se rende compte qu’en fait on passe bien de 28 à 26 et que les rapports on s’en fout, c’est toujours ça de gagné avec ceux qui lisent vite.

  7. Je ne suis pas par défaut opposé au nucléaire mais il me semble que M.Prudhomme prend des hypothèses favorables sur bien des points.
    Tout d’abord la production moyenne sur les 5 dernières années de fonctionnement de Fessenheim est de 10TWh et non de 13TWh (moins de 11TWh par an sur toute sa vie).
    Deuxièmement, le prix de gros n’a atteint 1000€/MWh que très temporairement fin aout, et la moyenne sur 2022 est plus proche de 200€-300€ que de 500€ (le prix a toujours été inférieur à 400€ sur la première moitié 2022). Donc postuler un prix moyen de 500€ n’est pas réaliste et on peut plutôt tabler sur 300€ si on veut être proche de la réalité pour cette année.
    J’y vois donc une vente rapportant moins de 3 milliards d’€ et non de 6 milliards.
    Enfin en ne comptant que le cout de fonctionnement, c’est oublier que la centrale aurait du passer sa visite décennale entre 2020 et 2021 et rien ne dit que des frais n’auraient pas été engagés pour cette centrale qui aurait eu 45 ans cette année. En effet afin de prolonger la durée de vie de 10 ans de Fessenheim il restait encore des frais de plusieurs centaines de millions d’€ qu’aurait du engager EDF pour cette centrale, sans compter la mise à l’arrêt nécessaire.
    Tout ça pour dire qu’il n’y a rien d’évident.

  8. La vie est quand même formidable.

    La France ferme Fessenheim pour ne pas déplaire au voisin allemand.

    Du coup, le ministre de l’économie (Grün) Robert Habeck vient d’être contraint de laisser en activité les centrales Isar 2 et Neckarwestheim 2.

    • …et aucun écolo hurle contre cette décision.
      Les Français sont vraiment les dindons de cette farce.
      Macron portera une lourde responsabilité dans l’Histoire

  9. Je ne comprends pas qu’on n’accepte pas la fermeture puis le démantèlement de la centrale de Fessenheim. Cette centrale a fait son temps. Ses concepteurs lui ont fixé une durée pendant laquelle son fonctionnement demeurerait à peu près sûr.

    Les cuves des réacteurs vieillissent car elles sont soumises à des flux de neutrons qui induisent dans leur acier des réactions nucléaires qui transforment certains atomes en d’autres qui ont des propriétés chimiques différentes. A la longue, c’est l’acier qui change de composition et de ce fait, la cuve contenant le cœur du réacteur n’a plus les caractéristiques physiques qu’elle avait au moment de sa construction.

    Toutes les centrales ont une durée de vie limitée. Tôt ou tard, il faudra les démanteler parce que les dispositifs exposés à des flux de neutrons ne sont pas réparables et cela exclut tout recours au système D. On ne peut pas les souder, ni leur faire un traitement de surface quelconque à cause de la radioactivité qui se dégage du matériau qui les compose. Il faut démanteler, point barre !

  10. Cyril, vous ne prenez en compte que Fessenheim (tout comme M. Prudhomme ) vous oubliez que la décision de fermer cette centrale fait partie d’un plan plus vaste. Fermeture de 12 centrales à moyen terme toujours en cour et pas remis en cause pour l’instant.
    Fessenheim a été le signal chez EDF pour redéployer une parti de son personnel en dehors de France et modifier son plan de formation interne du personnel en privilégiant le démentellement plutôt que la maintenance !
    Pour être complet, M. Prudhomme aurait aussi du parler du surcoût engendré par l’exploitation des éoliennes et les subventions pour les installer. Il y a eut un investissement de l’état pour une énergie chère dont il n’est même pas actionnaire pour des installations à faible durée de vie !

    Il me semble aussi cocasse de constater que nos amis Allemands vont garder en fonctionnement deux des centrales qu’ils voulaient fermer.

    • @nsp : si je parle uniquement de Fessenheim c’est peut-être que c’est le titre de l’article 😉
      Concernant l’énergie, je pense que quoi que l’on fasse, elle sera de plus en plus chère. Selon moi, le pic de production de pétrole facilement extractible a été atteint et ça reste l’énergie consommée numéro 1 dans le monde donc on s’achemine lentement vers une offre de plus en plus réduite. Idem pour le gaz et je reste convaincu qu’on ne remplacera pas ces matières premières facilement.
      Tout le reste n’est que spéculation.

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