De quoi le PPE de M. Lecornu est-il le nom ?

Rémy Prud’homme

 Le Journal Officiel vient de publier un décret sur la « Programmation Pluriannuelle de l’Energie » pour la période 2025-2035, qui renvoie à un texte du même intitulé, également publié au J.O. Ce PPE3 fait suite à un PPE2, élaboré en 2017-18, lorsque M. Lecornu était Secrétaire d’Etat à la transition écologique, sous la direction de Nicolas Hulot, l’un des deux ministres d’Etat du premier gouvernement de M. Macron. Il n’est pas facile de rendre justice en quelques lignes à ce long texte. On le tentera en disant qu’il est le nom : de la bureaucratie, de la décarbonation, du renouvelable, du rêve, et de l’appauvrissement.

De la bureaucratie – La longueur du texte (200 pages), le nombre des participants à son élaboration (50 000), le nombre des « propositions » formulées (7 500), donnent l’image d’un véritable cancer bureaucratique. Le « schéma simplifié » (sic) ci-après (issu du texte) l’illustre d’une façon un peu caricaturale.

 De la décarbonation – Le souci principal, et presque unique, de la PPE3 est la décarbonation de la France. La première page du texte porte comme titre (en gros caractères) : « Planifier la décarbonation de la France »; et en sous-titres (en plus petits caractères) : « Programmation pluriannuelle de l’énergie » et « France Nation Verte »). L’énergie est vue sous le seul angle de ses émissions de CO2. Cette reductio ad carbonum est caractéristique de notre politique économique. C’est ainsi qu’on a fait passer les ministères du Transport et du Logement – des préoccupations secondaires, sans doute – sous la tutelle du ministère de la Transition écologique, afin de souligner qu’ils étaient devenus des ministères de la Décarbonation du Transport et de la Décarbonation du Logement.

Du tout renouvelables – Le cœur de la PPE3 concerne la structure de la production d’électricité. Le choix de la PPE3 apparait dans le tableau 1.

Tableau 1- Production d’électricité par filières dans la PPE3
Sources: 2024 : RTE. 2035 : PPE3. Notes : Renouvelables intermittents = photovoltaique + éolien terrestre + éolien en mer. Pour les renouvelables en 2035, PPE3 donne deux valeurs ; on a pris la valeur moyenne. Pour simplifier le tableau, on a ignoré la production hydraulique, qui est d’environ 55 TWh/an, et qui ne peut guère augmenter

Le texte parfois, et les commentaires souvent, disent que la PPE s’appuie à la fois sur le développement du nucléaire et du renouvelable. Les chiffres du tableau 1 montrent qu’il n’en est rien. Pour le nucléaire, la PPE3 ne programme pratiquement aucune augmentation d’ici 2035 Pour le renouvelable, elle programme une augmentation de 214%, c’est-à-dire une multiplication par plus de 3 d’ici 2035. La justification par la décarbonation est une mauvaise plaisanterie : les deux sources d’électricité sont également décarbonées. La PPE3 reflète essentiellement l’attitude idéologique anti-nucléaire et pro-renouvelables qui a longtemps dominé la vie intellectuelle et politique française. Elle était clairement exprimée dans la PPE2, (préparée par M. Lecornu) qui « décidait » explicitement la fermeture de 14 centrales nucléaires entre 2018 et 2035. Elle est de nouveau exprimée dans la PPE3 (également voulue par M. Lecornu). Cette attitude anti-nucléaire a reculé récemment, mais elle reste très importante. La seule concession faite dans la PPE3 à ce recul est l’élimination de la référence à la fermeture de ces 14 centrales. Il n’est cependant pas très sérieux de présenter l’élimination du mot « fermeture » comme un pas majeur dans le recours au nucléaire, à égalité avec le triplement du recours aux renouvelables.

Du rêve – Ce bond en avant de l’électricité renouvelable a un précédent : l’Energiewende allemande. A partir des années 2010, l’Allemagne s’est jetée à corps perdu dans le tout-renouvelable. Le résultat a été catastrophique : envolée des prix, dépendance au gaz russe, électricité très carbonée, recours aux importations, etc. Le gouvernement allemand lui-même vient enfin de reconnaître publiquement qu’il s’est lourdement trompé, et cherche à faire marche arrière. La PPE3 refuse de voir cette réalité, et programme une Energiewende française : un triplement en dix ans de notre production de renouvelables.

Les 50 000 militants mobilisés préfèrent rêver. Ils ne veulent pas constater que les renouvelables sont intermittents : le vent souffle 25%, et le soleil brille 15% des heures de l’année, et pas forcément aux heures où on en a le plus besoin. Ajoutez à cela que l’on ne sait pas stocker l’électricité ; et que l’électricité renouvelable a juridiquement priorité sur le réseau. Il en résulte que l’électricité renouvelable risque, à certaines heures, par rapport à la demande, d’être insuffisante ou, ce qui est peut-être pire, surabondante. Ce risque est d’autant plus élevé que le poids des renouvelables est plus grand. 1 TWh d’électricité renouvelable n’est pas égal à 1 TWh d’électricité nucléaire ou hydraulique. Les 200 pages de la PPE ne font pratiquement aucune référence à cette réalité. Lorsqu’elles le font, c’est sur le mode incantatoire de « l’intendance suivra » : les batteries seront « développées », des STEP[1]s seront « édifiés », les réseaux seront « adaptés », etc.

La PPE3 rêve également la demande d’électricité. Aujourd’hui, en arrondissant dans un souci de simplicité, la France consomme (annuellement) environ 450 TWh, et produit 550 TWh. Elle est excédentaire d’environ 100 TWh, nettement plus que toute la production d’électricité renouvelable. Cet excédent n’est pas du tout une bénédiction. Il n’est pas toujours exportable, et quand il l’est, c’est souvent à un prix bas. La priorité donnée à l’électricité renouvelable oblige à diminuer la production d’électricité nucléaire, à un surcoût économique et technique élevé. La consommation domestique stagne, et même diminue régulièrement depuis vingt ans. Si elle restait à son niveau actuel de 450 TWh, hypothèse optimiste, et si (comme programmé par la PPE3) la production d’électricité renouvelable augmentait de 150 TWh d’ici 2035, alors l’excédent de l’offre sur la demande serait à cette date de 250 TWh, ce qui serait ingérable. La PPE le sait ou le sent, et contourne le problème en « programmant » une augmentation de la demande d’électricité d’au moins 150 TWh dans les dix années à venir. Comment ? En tablant sur un développement rapide de la voiture électrique, des batteries, du chauffage électrique, de l’hydrogène, ou des data centers. Autant de paris mal fondés – dont certains seront perdus. D’une façon générale, la PPE3 ne cherche pas à dire le probable, ni même le possible, mais seulement le désirable, ou plus exactement le désiré. C’est confondre la planification et le rêve.

De l’appauvrissement – Le rêve est le sommeil de la raison, qui (comme l’écrit Goya dans une gravure célèbre) « produit des monstres ». Au moins en économie. La PPE3, si elle était mise en œuvre (ce qui est bien improbable), coûterait cher aux ménages, aux entreprises, et à l’Etat. Le texte lui-même ignore très largement les coûts de ses prescriptions. Il faut pratiquement attendre la page 156 pour lire le mot « euro ».

On y trouve un chapitre 6 bizarrement intitulé « Enjeux socio-économiques, industriels et préservation du pouvoir d’achat des consommateurs et de la compétitivité des entreprises » qui n’a visiblement pas été utilisé dans la construction de la PPE. On en retiendra une évaluation des « besoins [annuels] d’investissements bas-carbone des objectifs climatiques[2] » par un organisme public officiel. Cette évaluation fait apparaitre pour les dix ans de la PPE3 un coût de 1560 milliards d’euros. Vous avez bien lu : 1560 milliards, la moitié de la dette publique de la France. Tout suggère que ces objectifs climatiques sont les mêmes que ceux de la PPE3, et donc que ces investissements pharamineux sont ceux qu’implique la PPE3. Et bien entendu, la mise en œuvre de cette programmation n’entraîne pas seulement des coûts d’investissement, mais également des coûts de fonctionnement qui se chiffrent en dizaines ou en centaines de milliards. Parler dans ce contexte de la « préservation du pouvoir d’achat des consommateurs et de la compétitivité des entreprises » est une plaisanterie d’un goût douteux.

Dans les années 1970-80, l’auteur de ces lignes a eu le privilège de participer à la Commission PEON (Production d’Electricité d’Origine Nucléaire), qui évaluait chaque année le nombre de réacteurs à mettre en chantier. Son fonctionnement éclaire les dysfonctionnements de la PPE. Il n’y avait pas 50 000 participants, mais une cinquantaine : une toute petite cellule de techniciens au ministère de l’Industrie, et une autre à EDF, qui fournissaient des notes aux 20 ou 30 membres de la Commission (tous bénévoles bien entendu, en majorité des X-Mines ou des X-Ponts). Les considérations techniques et économiques, toujours chiffrées, dominaient. On réfléchissait sur l’évolution de la demande d’électricité (en fonction de son prix), celle des prix du charbon et du pétrole, les coûts de construction des centrales, la probabilité et les coûts des pannes éventuelles, etc. Le Directeur du Budget veillait à ce que le programme ne pèse pas sur les comptes publics (c’était le cas : il n’était pas subventionné). Le Directeur du Trésor s’assurait que les emprunts prévus par EDF ne déséquilibreraient pas le marché français des obligations (c’était le cas : ces emprunts étaient souscrits sur le marché américain). Les industriels qui fabriquaient les turbo-alternateurs, les cuves, le matériel fissile, confirmaient leur capacité à les produire dans les temps. Le responsable de la DATAR donnait son avis sur les implantations prévues. Marcel Boiteux dominait les débats de son intelligence supérieure et de sa connaissance du sujet. Un rapporteur, du ministère de l’Industrie, rédigeait un rapport bref, clair, informé, lisible, soumis aux membres de la Commission pour avis et corrections éventuelles. Qui était envoyé aux ministres intéressés. Et très généralement suivi d’effets. C’est ainsi qu’on a, sur l’impulsion des présidents de Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing, édifié la cinquantaine de réacteurs qui ont doté la France d’une électricité abondante, domestique, décarbonée, et bon marché. Quel contraste avec les PPE !


[1] Station de transfert d’énergie par pompage, des barrages-réservoirs qui stockent de l’eau lorsqu’il y a trop d’électricité, et la déstockent lorsqu’il n’y en a pas assez.

[2] 113 milliards d’euros en 2024, 161 milliards en 2030 et (par extrapolation linéaire) 200 milliards en 2035

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3 réflexions au sujet de « De quoi le PPE de M. Lecornu est-il le nom ? »

  1. On n’a aucun mal à imaginer que Biscornu et son orchestre sont scientifiquement nuls. Pourtant, il est impossible de ne pas envisager une gigantesque entreprise de corruption et de capitalisme de connivence.
    Cette entreprise de démolition s’apparente à de la haute trahison et, puisque « nous sommes en guerre », comme dirait l’autre, il faut que ces traîtres à la patrie soient jugés !

  2. Merci Monsieur Prud’homme , bien à vous !

    Deux choses

    1 )La décarbonation du shipping , qui va payer ?

    Extrait d’un lien linkedin

    « MEET2050 met les pieds dans le plat et sort les chiffres que peu veulent voir. La transition du transport maritime mondial nécessitera entre 2000 et 3000 milliards de dollars. A titre de référence, le Cadre Net Zéro (NZF) en grande difficulté à l’OMI devrait rapporter au mieux 10 milliards de dollars par an.

    Si on prend le cas de la décarbonation de la flotte de pêche française, j’estime que le simple remplacement des 6000 navires existants par des navires 0 carbone européens devrait nécessiter environ 15 à 20 Milliards de dollars, soit 600 à 800 millions par an. A condition bien entendu que les chantiers navals capables de les construire existent … Ce à quoi il faut ajouter le remplacement des énergies fossiles par des carburants 0 carbone, qui coûtent en moyenne deux fois plus cher.
    Le chiffre d’affaire annuel de la pêche française est de 1,2 milliards d’euros par an, au mieux. L’argent nécessaire à sa décarbonation totale d’ici 2050 n’existe tout simplement pas. Même avec des subventions …

    Tout le monde est d’accord pour décarboner le maritime.
    Et lorsque l’on pose la question  » Qui va payer ? » à l’ensemble des acteurs (publics, privés, production, soutien, distribution, client final, etc.), la réponse est unanime : « Pas moi ! ».

    2 l’éolien off shore , gros risque de tuer le nucléaire en la modulation ENR

    https://www.lemondedelenergie.com/modulation-nucleaire-risque-majeur/2023/02/09/

    « Heureusement il y existe des solutions pour sortir de cette impasse :
    * La première consiste à supprimer immédiatement la priorité d’injection en faveur des renouvelable non pilotables. La priorité d’injection doit être attribuée d’abord à l’hydraulique fluviale puis ensuite au nucléaire.
    * La deuxième doit porter sur une modération du développement des EnR non pilotables et en particulier de l’éolien onshore, qui est particulièrement néfaste au fonctionnement du parc nucléaire l’hiver 

    Or comme déjà évoqué ici , vous n’êtes pas sans savoir que l’état a programmé d’ériger à deux envergures d’une des plus belles îles de France un parc éolien gigantesque . Les élus îliens et continentaux concernés( y compris les menhirs ) sont tous vent debout contre cette connerie monumentale germée dans l’utérus de l’IPCC sous influence des modèles de la science climatologique imposée ….circulez y’ a rien à voir !

  3. Et encore, ça aurait pu être pire! Heureusement, cette PPE ne durera que ce que durent les roses, l’espace d’un matin et 2027 règlera ce délire (et, tristement, c’est un vieux socialo qui vous le dit, mais plutôt tendance Jaurès que Faure, évidemment) En outre, je suis de l’avis de Jean-Paul: il s’agit avant tout d’une arnaque qui profite à quelques-uns et une enquête parlementaire serait la bienvenue (et elle viendra, qui fera lumière sur les collusions)

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