A Saint Louis du Sénégal, Emmanuel Macron marche sur les eaux

L’ouverture d’une brèche dans la Langue de Barbarie décidée en urgence lors des inondations du Fleuve Sénégal  en 2003, a eu des incidences majeures sur le comportement hydrologique du fleuve à Saint-Louis. Effectuée à quelques kilomètres seulement de la cité et très au nord de la position de l’embouchure de l’époque, elle a entraîné un important déséquilibre hydrodynamique. En peu de temps, la brèche s’est élargie de manière spectaculaire et est devenue la nouvelle embouchure du fleuve. Auparavant,  le fleuve Sénégal  était dominé par l’influence pluviale tropicale, avec des hautes eaux en fin de saison des pluies et des basses eaux en saison sèche. Depuis octobre 2003, l’influence des cycles marégraphiques est devenue prépondérante; leur amplitude est devenue supérieure à celle des variations saisonnières liées au régime pluvial tropical. Dès lors la ville de Saint Louis devient donc plus vulnérable à une augmentation, même modérée, du niveau moyen de la mer.  Il faudrait toutefois que la hausse du niveau marin atteigne une quarantaine de cm au cours du 21ème siècle pour que le seuil de submersion de la ville soit atteint.

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser la visite du Président de la République française à Saint Louis du Sénégal  les 2 et 3 février 2018. Il n’est pas question ici de critiquer une aide financière de la France pour préserver la ville coloniale de Saint-Louis, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Nous voulons seulement montrer que cette aide n’est pas destinée à lutter contre le changement climatique mais à faire face aux conséquences d’événements parfaitement naturels, et également réparer les conséquences funestes d’une décision prise dans l’urgence en 2003 par le maire  de la ville qui appelle aujourd’hui la France à l’aide.

Les données utilisées dans cet article proviennent pour l’essentiel d’une étude publiée en 2010 dans la Revue Européenne de Géographie[1]

15 millions d’Euros pour sauver Saint Louis du Sénégal de la submersion

Emmanuel Macron a annoncé le déblocage de 15 millions d’euros par l’Agence française de développement (AFD). Cette somme avait été virtuellement promise à Mansour FAYE  maire de Saint Louis (en même temps Ministre de l’Hydraulique et beau-frère du Président), qui lors du sommet « One planet » le 12 décembre 2017, avait interpellé le Président Macron. Elle sera complétée par une aide d’urgence de 30 millions de dollars de la Banque Mondiale comme l’a annoncé son président Jim Yong Kim qui était au côté d’Emmanuel Macron à Saint Louis : « Les Africains ont très peu contribué aux émissions de CO2 mais subissent l’impact le plus dévastateur du changement climatique. Le monde entier a une dette envers l’Afrique, dont le Sénégal, pour reconstruire ses côtes » a indiqué M. Kim à la presse.

Depuis le toit de sa limousine Emmanuel Macron prenant la pose avantageuse de sauveur de la planète a dit aux milliers d’habitants qui l’acclamaient : « Nous avons vu l’érosion côtière, la peur, les murs qui tombent, l’activité économique détruite et la ville qui peu à peu recule devant ce que certains parfois veulent encore nier …c’est ici que se joue notre responsabilité collective, celle de gagner cette bataille contre les réchauffements et les dérèglements climatiques », a-t-il résumé («  un brin exalté, dans la chaleur soudaine de cette journée d’hiver ») précise Le Monde qui rapporte ses propos.

Les inondations de Saint Louis par le fleuve Sénégal sont anciennes et récurrentes

La ville coloniale de Saint-Louis est construite sur une île de l’estuaire du fleuve Sénégal. A cet endroit, le fleuve longe la côte vers le Sud et n’est séparé de l’océan que par une mince flèche de sable de quelques centaines de mètres de large, la Langue de Barbarie, qui protège la cité de l’assaut des vagues.

la langue de Barbarie © Rafael Almar, LEGOS/OMP

Les crues du Sénégal ont marqué l’histoire de la ville de Saint-Louis depuis sa création par les colons français au 17ème siècle. Neuf crues majeures ayant provoqué des inondations dans la cité coloniale sont recensées au 19ème siècle (1827, 1841, 1843, 1854, 1855, 1858, 1866, 1871, 1890) et 9 au 20ème siècle (1906, 1922, 1924, 1935, 1950, 1994, 1997, 1998, 1999). Le 21ème siècle est marqué par la crue de 2003.

Les inondations sont provoquées  par les crues du fleuve Sénégal, lesquelles dépendent des pluies qui tombent entre avril et octobre dans la partie montagneuse de l’extrême sud du bassin qui provoquent  une crue annuelle du fleuve entre juillet et octobre. Le niveau de gravité de ce phénomène récurrent est lié à l’irrégularité inter annuelle du régime du fleuve Sénégal : selon l’OMVS (organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal) pour la période 1903-1996, l’écart entre le débit moyen annuel de l’année la plus humide et celui de l’année la plus sèche a varié dans un rapport de 1à 6. Ainsi par exemple, pendant les années 1923-24 le débit moyen annuel  était de 1.265 m3 par seconde, alors que pendant les années 1987-88 celui-ci n’a été que de 216 m3 par seconde soit six fois moins.

Aucune crue importante n’est survenue pendant les trois décennies 1960-1990 marquées par une sécheresse qui a affecté l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’ont été construits en amont de Saint-Louis les barrages de Diama en 1986 (23 km au nord de la cité) et de Manantali au Mali en 1988 (1400 km en amont). Mais ces ouvrages n’ont pas permis une maîtrise suffisante des flux hydrologiques pour épargner la ville des inondations lors du retour à des conditions plus humides à partir du début des années 1990.

L’ouverture d’une brèche en 2003 dans la langue de Barbarie a profondément désorganisé le fonctionnement hydrologique du fleuve Sénégal

Autrefois d’un seul tenant, la Langue de Barbarie a été sectionnée en 2003 par le creusement d’un canal afin de permettre aux eaux du fleuve de se déverser dans la mer et éviter la submersion de la ville lors des fortes pluies. Cette mesure d’urgence a été prise par les autorités de la ville, notamment par le Maire et le Directeur du service régional de l’hydraulique.

La brèche ouverte en 2003

Large de 4 mètres lors de son percement,  la brèche s’est inexorablement élargie pour atteindre aujourd’hui une dizaine de kilomètres  ce qui profondément modifié le fonctionnement hydrologique du fleuve Sénégal .

La brèche étant devenue la nouvelle embouchure du fleuve Sénégal, la marée pénètre aujourd’hui largement dans l’estuaire. Il en résulte à la fois une réduction de la sensibilité de la cité aux inondations fluviales même en saison humide, mais un accroissement de sa dépendance aux influences marines qui prédominent désormais.

La brèche vue par satellite aujourd’hui

Saint-Louis est ainsi plus vulnérable à une augmentation, même modérée, du niveau moyen de la mer.

Si les influences marines devaient rester prédominantes dans le fonctionnement hydrologique du fleuve, il faudrait toutefois, pour que l’île devienne vulnérable à la submersion marine, que la hausse du niveau de la mer soit d’une quarantaine de cm pour que le seuil de submersion de la ville coloniale soit atteint. On est encore loin des prévisions même les plus pessimistes du GIEC.

La pression démographique accentue le phénomène

L’extension de la ville de Saint-Louis a joué un grand rôle dans l’accentuation des inondations récurrentes observées à Saint-Louis ces dernières années. Peuplée de 49 000 habitants en 1960, la ville compte aujourd’hui, environ 700000 personnes qui vivent dans la région côtière. Cette démographie a eu clairement un impact sur l’environnement littoral : les activités économiques imposent une pression sur les zones naturelles, notamment la prolifération des ouvrages côtiers, l’usage intensif des rivages naturels pour le tourisme, ainsi que l’extraction sur l’avant côte de sables et de graviers destinés à la construction.


[1] L’impact de l’ouverture de la brèche dans la langue de Barbarie à Saint-Louis du Sénégal en 2003 : un changement de nature de l’aléa inondation ? Revue Européenne de Géographie 2010

 

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