Samuel Furfari, professeur en géopolitique de l’énergie à l’Université Libre de Bruxelles.
Article initialement publié le 12 avril par la revue en ligne Atlantico
En cherchant à relancer une consommation d’électricité encore inférieure à son niveau dʼavant-Covid, EDF ne se contente plus d’ajuster l’offre à la demande. Cette stratégie révèle un glissement plus profond : celui d’un opérateur public devenu aussi instrument de pilotage des usages, au risque d’exposer davantage un réseau déjà sous tension. Sur ce sujet, Samuel Furfari répond aux questions de la revue en ligne Atlantico.
Atlantico : EDF cherche explicitement à relancer la consommation électrique en France, encore inférieure à son niveau pré-Covid. Cette stratégie marque-t-elle un changement de paradigme pour un acteur historiquement centré sur lʼoffre plutôt que sur la stimulation de la demande ?
Samuel Furfari : EDF reste fondamentalement un grand groupe industriel, avec une logique simple et presque mécanique : produire plus et donc vendre davantage pour soutenir son chiffre dʼaffaires. Dans ce cadre, chercher à relancer la consommation nʼa rien dʼanormal. Cʼest même la suite logique dʼun appareil productif dimensionné pour un certain niveau de demande, aujourdʼhui en retrait par rapport à lʼavant-Covid.
Ce qui change, en revanche, ce nʼest pas tant la logique économique que la nature de lʼacteur. EDF nʼest pas une entreprise classique. Cʼest un bras énergétique de lʼÉtat. Et à partir du moment où lʼon pousse la demande dans un secteur aussi structurant que lʼénergie, on ne parle plus simplement dʼune stratégie commerciale, mais dʼune orientation politique.
On assiste ainsi à un glissement assez net : lʼentreprise historiquement pensée pour sécuriser lʼoffre devient aussi un outil de pilotage de la consommation. Cela revient, dʼune certaine manière, à organiser les usages plutôt quʼà simplement y répondre. Dans un pays comme la France, où la tradition dʼintervention publique est forte et largement acceptée, ce basculement nʼa rien de choquant pour beaucoup dʼacteurs politiques.
Mais il traduit malgré tout une évolution importante. On passe dʼun modèle où lʼon ajuste la production à la demande à un modèle où lʼon cherche à fabriquer la demande elle-même. Et lorsque cette fabrication est impulsée par lʼÉtat, la frontière entre incitation économique et orientation quasi directive devient de plus en plus fine.
Atlantico : En soutenant à la fois les pompes à chaleur, les poids lourds électriques et les industries énergivores, EDF ne prend-elle pas le risque d’accentuer les tensions futures sur le réseau, notamment dans un contexte de transition énergétique et de montée des data centers ?
Samuel Furfari : Il faut d’abord clarifier certains points techniques. Lʼidée dʼun basculement massif vers le poids lourd électrique reste, à ce stade, difficilement soutenable à grande échelle, notamment en raison du poids des batteries et des contraintes logistiques. En revanche, sur des usages ciblés, urbains ou semi-urbains, lʼélectrification de véhicules utilitaires peut avoir une cohérence opérationnelle.
Mais le cœur du problème est ailleurs. Il ne se situe ni dans les technologies ni dans les annonces sectorielles, mais dans lʼinfrastructure elle-même. On continue de raisonner en termes de production, alors que le véritable nerf de la guerre, cʼest le réseau.
Un système électrique ne fonctionne pas comme un simple robinet que lʼon ouvre ou que lʼon ferme. Il suppose un équilibre permanent, en temps réel, entre lʼoffre et la demande, avec des flux qui doivent être pilotés avec une précision extrême. Or, ce système devient de plus en plus complexe à mesure que les usages se multiplient, se diversifient et que les énergies renouvelables le perturbe.
Entre les pompes à chaleur, les véhicules électriques, les besoins industriels et surtout la montée en puissance des data centers, qui représentent une consommation continue et très élevée, on assiste à une dispersion de la demande qui rend sa gestion beaucoup plus délicate. Le réseau doit absorber des pics, des creux, des variations géographiques et temporelles de plus en plus marquées.
Le risque, aujourd’hui, est très clair : multiplier les usages sans avoir anticipé suffisamment l’adaptation du réseau. Cela revient à empiler des couches de consommation sur une infrastructure qui nʼa pas été pensée pour cela à l’origine. On parle beaucoup de “smart grids”, mais le réseau a toujours été un système extrêmement sophistiqué. La difficulté n’est pas de le rendre intelligent, elle est de lui permettre de rester stable dans un environnement devenu beaucoup plus chaotique.
C’est là que se situe la véritable zone de fragilité. Et c’est probablement l’angle mort de beaucoup de politiques publiques actuelles.
Atantico : Le plan prévoit notamment le financement de 80 000 pompes à chaleur et d’environ 2 000 camions électriques. Peut-on réellement parler dʼun levier structurant pour la décarbonation, ou s’agit-il d’un effet d’échelle encore trop limité ?
Samuel Furfari : À l’échelle macro énergétique, les ordres de grandeur sont sans appel. On parle ici d’un impact qui représente environ 0,1 % de la consommation électrique nationale. Autrement dit, un effet statistiquement marginal.
Dans ces conditions, il est difficile de qualifier ce type de dispositif de levier structurant. On est clairement dans une logique d’impulsion, voire de signal politique, plutôt que dans une transformation profonde du système énergétique. Ce type d’annonce permet de montrer que des actions sont engagées, que des solutions existent, que la transition est en marche.
Mais en réalité, l’effet sur les grands équilibres reste extrêmement limité. On ne change ni la structure de la demande, ni la dépendance globale aux énergies fossiles, ni les grands déterminants géopolitiques de lʼénergie.
Et c’est là que le décalage devient frappant. Les grandes vulnérabilités énergétiques mondiales restent liées au pétrole et au gaz. Le détroit d’Ormuz, par exemple, concentre une part essentielle des flux pétroliers mondiaux. Une tension dans cette zone a des effets immédiats sur l’économie globale.
Face à cela, développer des pompes à chaleur en France, dans un mix électrique déjà largement décarboné grâce au nucléaire, a un impact très limité sur ces enjeux. On agit à une échelle locale, avec des effets locaux, alors que les risques sont systémiques et géopolitiques. D’où cette impression d’un décalage entre les annonces et les véritables enjeux énergétiques.
Atantico : En investissant dans des usages électriques (chauffage, transport, industrie), EDF cherche aussi à soutenir des prix de l’électricité déprimés. Cette logique économique est-elle compatible avec les impératifs de sobriété énergétique et de maîtrise de la demande ?
Samuel Furfari : La notion de sobriété énergétique est devenue un élément central du discours public, mais elle repose souvent sur une représentation assez idéalisée des comportements. Dans la réalité, les consommateurs arbitrent en fonction de leurs besoins, de leurs contraintes et de leurs moyens. La consommation d’énergie n’est pas un caprice, c’est une nécessité.
Cela fait des décennies que les discours sur la réduction de la consommation se succèdent, sans produire de rupture majeure. Non pas parce que les individus refusent de faire des efforts, mais parce que l’organisation même de nos sociétés repose sur des usages énergétiques incompressibles.
Par ailleurs, l’idée d’une électrification massive de tous les usages se heurte à une limite physique et industrielle. L’électricité ne peut pas remplacer l’ensemble des formes d’énergie. Une grande partie de l’industrie repose encore sur des procédés thermiques, sur des besoins en chaleur à très haute température, qui ne se substituent pas facilement à l’électricité.
Aujourd’hui, l’électricité représente environ un quart de la consommation finale d’énergie. On peut envisager une progression, mais dans des proportions limitées et à un coût élevé. Et ce coût est, dans une large mesure, supporté par la collectivité, via des mécanismes de subventions et d’aides publiques.
On se retrouve donc face à une contradiction assez nette. D’un côté, on cherche à stimuler la demande pour soutenir les prix et rentabiliser les infrastructures existantes. De l’autre, on affiche un objectif de sobriété et de réduction des consommations.
Ces deux logiques coexistent, mais elles ne s’articulent pas facilement. Elles traduisent surtout une tension plus profonde : celle d’un modèle énergétique
qui oscille entre impératifs économiques, contraintes techniques et ambitions politiques parfois difficilement conciliables.

La promotion des usages électrique par EDF ne date pas d’hier. J’ai été embauché en 1982 à EDF pour développer les usages de l’électricité dans les industrie agro-alimentaires. Très vite, on s’est aperçu avec les collègues que l’on pouvait substituer l’élec au fioul domestique puis même au fioul lourd en bi-énergie (7 mois d’été à l’élec et 5 mois d’hiver au fioul) avec des chaudières électriques car le prix des fossiles était très élevé; temps de retour inférieur à 2 ans!
On a passé l’équivalent d’une tranche nucléaire en moins de deux ans. En suite, le prix du fioul s’est écroulé et le procédé était moins rentable mais les chaudières étaient installées et amorties. On avait aussi développé des systèmes à accumulation en profitant des heures creuses pour les usages d’eau chaude (pasteurisation, chauffages du lait pour fabrication des fromages, etc…)
Ensuite, sont arrivés les délires européens sur l’ouverture du marché et tous ces développement commerciaux ont été abandonnés. Je suis bien aise de voir que la vie est un éternel recommencement.
L’objection de M. Furfari sur les réseaux est parfaitement justifiée mais ce n’est pas la conséquence d’un effort commercial mais le résultat du délire des EnR.
Quand je suis arrivé à EDF, en 82, la boite était dirigée par des ingénieurs de qualité qui travaillaient la main dans la main avec ceux du ministère de l’industrie (mêmes écoles et souvent mêmes promotions. Chacun défendait son bout de gras mais à la fin, les bonnes décisions se prenaient. Après 1995/2000, les « c…s » ont envahi les ministères et ont installé avec zèle et application un des plus grand désastres industriels français