Sécurité énergétique ou obsession climatique : crise de confiance à l’Agence internationale de l’énergie

Samuel Furfari

Fondée en 1974, en pleine crise pétrolière, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) avait pour mission première de garantir la sécurité de l’approvisionnement énergétique des pays membres de l’OCDE. Cette création faisait suite à l’embargo pétrolier orchestré par les pays arabes de l’OPEP, notamment sous l’impulsion du colonel Mouammar Kadhafi, afin de contraindre les pays occidentaux à cesser leur soutien à Israël après la guerre du Kippour en 1973. 

Face à cette tentative de pression géopolitique, l’OCDE a rapidement organisé sa riposte pour protéger ses économies. L’initiative de créer l’AIE revient à Henry Kissinger, alors secrétaire d’État américain, et à Étienne Davignon, qui dirigeait l’OCDE à l’époque. Ce dernier avait succédé au père de Christine Ockrent, inopinément décédé au début de ces travaux. Ensemble, ils ont conçu une agence dont les États membres sont tenus de constituer des réserves stratégiques de pétrole équivalentes à trois mois de consommation. Ces stocks, véritable « arme de dissuasion », ont rendu tout nouvel embargo inefficace en assurant un approvisionnement tampon suffisant pour permettre une réponse coordonnée. Cette expérience en énergie a permis à Étienne Davignon de devenir Commissaire européen à l’énergie (il était mon Commissaire lorsque j’ai intégré la Commission).

Surnommée outre-Atlantique le « chien de garde du pétrole », l’AIE a été installée à Paris, siège de l’OCDE, afin d’éviter une image trop américaine. Pendant des décennies, l’AIE a été une référence incontestée en matière d’analyse énergétique mondiale, ses perspectives annuelles étant attendues avec attention par les acteurs publics et privés. Cette mission de sécurité énergétique a parfaitement fonctionné, protégeant les pays membres des chocs pétroliers et des manipulations géopolitiques. Nous devons reconnaître que l’AIE a joué un rôle capital dans la stabilité énergétique mondiale ces dernières décennies.

L’AIE au cœur d’une crise de confiance : la sécurité énergétique face au « culte climatique »

Aujourd’hui, ce rôle fondamental est remis en cause. Sous la direction de Fatih Birol, l’agence a fait de la décarbonation et de la promotion des énergies renouvelables sa priorité, opérant ainsi un virage à 180°. Ce changement est perçu par certains comme une dérive idéologique et provoque une fracture profonde, notamment avec les États-Unis. Ces derniers mois, Chris Wright, secrétaire d’État à l’Énergie américain, a exprimé son exaspération face à ce qu’il qualifie de « culte climatique » dominant désormais l’AIE. Lors de la dernière réunion ministérielle de l’AIE, qui s’est tenue les 18 et 19 février à Paris, aucune déclaration finale n’a pu être adoptée, signe d’une division majeure entre ses membres. Wright a même menacé de retirer les États-Unis de l’AIE si l’agence persistait dans cette voie, tout en affirmant ne pas vouloir laisser la Chine gagner en influence sur l’organisation : « Nous continuerons à mettre la pression sur l’AIE au cours de l’année à venir pour qu’elle s’éloigne de cette obsession du net zéro. »

Cette position souligne la volonté des États-Unis de recentrer l’AIE sur la sécurité de l’approvisionnement énergétique, en opposition aux ambitions climatiques jugées irréalistes et dangereuses par Washington. Il a également critiqué les États membres européens, qu’il accuse d’être hors-piste dans leur politique énergétique, accentuant ainsi les tensions au sein de l’agence.

Une sécurité d’approvisionnement énergétique mise à mal

Les États-Unis prennent la sécurité d’approvisionnement énergétique très au sérieux. Par exemple, alors que se tenait la réunion de Paris, Chris Wright a donné des consignes pour empêcher la fermeture anticipée de centrales électriques au charbon sur le territoire américain. Si elles sont décriées pour leurs émissions de CO₂, ces centrales jouent un rôle essentiel pour garantir la stabilité du réseau électrique, notamment lors des pics de consommation en hiver. Leur maintien est présenté comme indispensable pour éviter des coupures d’électricité dramatiques.

Le blackout survenu en Espagne en avril dernier illustre de manière saisissante cette nécessité. Cette coupure a eu des conséquences tragiques : plusieurs dizaines de décès supplémentaires par rapport à la moyenne ont été enregistrés en raison de cette longue coupure. Cela démontre la vulnérabilité des systèmes électriques qui dépendent de trop d’éoliennes et panneaux photovoltaïques. La sécurité d’approvisionnement ne se limite donc pas à garantir la continuité des activités économiques ; elle engage aussi directement la vie des citoyens.

Vers une nouvelle ère pour l’AIE ?

Ce désaccord profond fragilise l’unité de l’AIE. Alors que l’UE reste engagée dans une trajectoire de décarbonation et mise sur le développement des énergies renouvelables, les États-Unis réclament un rééquilibrage immédiat en faveur de la sécurité énergétique, ce qui implique de mettre fin à la critique des énergies fossiles.

Le directeur exécutif de l’AIE, le Turc Fatih Birol, dont le mandat court jusqu’en septembre 2027, se retrouve dans une situation délicate pour avoir fait de la décarbonation l’objectif central d’une agence autrefois prestigieuse, au détriment de la sécurité énergétique. La détermination des États-Unis va imposer à l’AIE un équilibre entre ces exigences contradictoires, sous peine de perdre leur principal financeur. Les États-Unis vont tout faire pour que l’obsession ― le culte ― climatique cesse.

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