Arthur Corentin
Il y a quelque temps, plusieurs articles alarmistes(Usbecetrica, geo.fr, Futura) [ont fait écho d’un possible ou probable effondrement de l’AMOC, « affaibli par le dérèglement climatique ». L’AMOC, ou circulation méridienne de retournement de l’Atlantique, peut être décrit comme un grand courant océanique qui transporte les eaux de surface chaude (dont le Gulf Stream) vers l’Arctique, où elles se refroidissent. Les eaux plus froides sont plus denses, et donc elles plongent dans les profondeurs de l’Atlantique Nord où elles sont alors entraînées vers le sud. Dans les scénarios les plus sombres, « si nous ne faisons rien », le réchauffement des eaux de surface, allié à l’apport d’eau douce de la fonte des glaciers Groenlandais pourraient ralentir ce grand tapis roulant et provoquer son arrêt, avec évidemment des conséquences gravissimes sur le climat de la Terre.

Or, en juillet 2025, un article sorti très discrètement dans la revue Geophysical Research Letters de l’AGU, tendait à démontrer que la réalité est encore loin de ces simulations catastrophiques. Il est le fruit d’une collaboration française (LOPS-CNRS), américaine (NOAA) et norvégienne (IMR-BCCR)
1 – Comment déterminer la réalité et la stabilité du retournement ?
Quand on navigue, rien ne ressemble plus à une parcelle d’eau qu’une autre parcelle d’eau ! Comment faire pour déterminer leur mouvement ? En 1982, Gösta Walin qui travaillait sur les flux de chaleur de surface et la circulation océanique, a établi une équation permettant de déterminer si leur transport vers les grandes profondeurs est possible. Elle est basée sur la vitesse locale de changement de volume. Pour une couche d’iso-densité, c’est-à-dire de densité constante, cette vitesse doit être égale à la somme de la transformation forcée F (par les flux de chaleur) de la surface et de la transformation liée au mélange entraîné par la transformation en surface M, moins le flux méridien exporté (c’est à dire, les masses d’eau transportés vers le sud).
Il restait à tenter de chiffrer ces paramètres en différents endroits et à surveiller leur évolution dans le temps. Jusqu’en 2013, ce chiffrage n’était possible que de façon ponctuelle durant des campagnes océanographiques, telle les campagnes OVIDE du Laboratoire de Physique des Océans, réalisées par des navires spécialisés. Depuis 2003 le réseau ARGO de profileurs dérivants, permettaient d’obtenir des profils de température-salinité (nécessaire pour obtenir des valeurs de densité) jusqu’à la profondeur de 2000 m, ce qui était insuffisant pour détecter la circulation méridienne. En 2013, des profileurs appelé Deep-Argo sont apparus permettant d’obtenir des profils jusqu’à 4000 m. Plus récemment, des profileurs 6000 m ont été développés. En 2014, près de 450 profils Deep-Argo étaient déjà disponibles en Atlantique nord, et près de 1250 en 2022. Ce monitorage semi-continu allait donc changer la donne dans la surveillance de l’AMOC.
Une surveillance du changement de volume a donc été réalisée, et les résultats ont été publiés en 2025. Son évolution a été calculée sur presque 20 ans (de 2000 à 2018), presque 10 ans (2010 à 2018) et de façon inter-annuelle entre 2020 et 2023. Le forçage de surface F a été calculée mensuellement entre les latitudes 42°N et 80°N à l’aide d’une formule qui fait intervenir les propriétés physiques de l’eau de mer, sa salinité, mais aussi les flux de chaleur, l’évaporation et les précipitations. Ces paramètres atmosphériques ont été obtenus à partir du jeu de données mensuel ERA5. ERA5 est un produit issu du Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme ou ECMWF. C’est un système qui produit des réanalyses par le retraitement de données provenant de stations ou de bouées météo et d’observations aériennes ou satellitaires, de 1940 à nos jours. Au passage, c’est ERA5 qui permet de calculer les fameuses températures moyennes, critiquables, et critiquées par certains climato-réalistes.
2 – Résultats de l’étude
Ceux-ci sont basés à la fois sur les données de différentes campagnes océanographiques, et sur la couverture réalisée par les flotteurs Deep-Argo qui ont permis de couvrir en Atlantique nord-ouest (ANO) 64 %, en Atlantique nord-est (ANE) 63 % et dans les mers plus au nord (MN), 47 % de volume en plus que ce qui était couvert par le réseau Argo traditionnel. Des apports froids et chauds en mer du Labrador et en mer d’Irminger ont pu être enregistrés. Des diagrammes volumétriques ont été établis à partir de l’Atlas Mondial des Océans pour les périodes 1995-2004 et 2005-2014, permettant d’attribuer des changements spécifiques de volume de masses d’eau, à partir de leur propriétés thermohalines (basées sur la température et la salinité mesurées). Ces diagrammes bi-décennaux, montrent pour presque toutes les surfaces d’iso-densité, une plongée des eaux profondes de l’Atlantique Nord, reflétant probablement la variabilité multi-décennale liée à l’AMOC, superposée au réchauffement à long terme. Ce signal est visible sur tous les domaines de l’Atlantique nord, mais il est particulièrement prononcé dans les régions ANO et ANE. D’autres résultats suggèrent que sur 20 ans il y a équilibre entre les vitesses de transformation et d’export des masses d’eau pour les parties les plus profondes de l’AMOC.
Le reste de la publication décrit dans le détail ce qui est observé dans les différentes mers, et il est assez difficile d’en faire un résumé. Quelques grandes idées peuvent être retenues, tout en essayant de rester fidèle à ce qui est écrit :
– La comparaison de périodes de 10 ans (2014-2023 moins 2005-2014), montre que le signal décennal le plus important se trouve dans le secteur ANO. Au niveau interannuel, les changements de volume significatifs se trouvent en mer du Labrador et dans le secteur ANO et les résultats de l’étude suggèrent qu’il est peu probable qu’un équilibre direct entre les vitesses de transformation et l’AMOC existe à l’échelle annuelle.
– La force de l’AMOC à une latitude donnée est souvent associée à la vitesse à laquelle les eaux relativement chaudes et légères de sa branche supérieure sont transformées en eaux relativement froides et denses de sa branche inférieure. Globalement, cette étude montre que la profondeur au-dessous de laquelle les transformations et exportations s’équilibrent diminue avec l’échelle de temps. Les taux de transformation de la masse d’eau et les amplitudes de l’AMOC semblent donc être des quantités interchangeables. À toutes les échelles de temps, les composantes individuelles des eaux de l’Atlantique nord peuvent échanger localement des volumes à des taux comparables à leur exportation et représentant une fraction significative de leur transformation forcée par la surface.
– Les tendances bidécennales et décennales rapportées dans cette publication, fournissent, pour la première fois à l’échelle du bassin, une quantification complète de l’appauvrissement progressif du millésime le plus dense des eaux de la mer du Labrador jamais observé (formé au début du milieu des années 1990 et communément appelé LSW pour Labrador Sea Water « classique ») et de la formation simultanée et de la propagation vers l’est de son équivalent plus léger (connu sous le nom de LSW « supérieur »). Cette dernière s’est produite à un rythme plus rapide depuis le milieu des années 2000, conformément à une période de forçage atmosphérique relativement fort et d’activité convective dans les mers marginales de la zone au-delà de 42°N, sud du Groenland-Icelande-Ecosse et détroit de Davis, avec une phase positive persistante notable de l’oscillation de l’Atlantique Nord (NAO) au cours de la période 2014-2023.
L’article souligne toutefois, que dans les mers nordiques, la consommation bi-décennale et décennale des composantes les plus denses de l’Atlantique nord s’aligne sur un réchauffement pluri-décennal soutenu combiné à un rafraîchissement de la surface au cours de la dernière décennie probablement provoqué par une augmentation de l’apport en eau moins salée qui a réduit le mélange par convection ces dernières années.
Les flotteurs Deep-Argo ont permis de réduire d’un facteur trois les incertitudes sur le monitorage de toute la colonne d’eau par rapport à ce que l’on pouvait faire à partir des bateaux déployés durant les campagnes océanographiques, ce qui permet d’affiner les modèles d’évolution de l’AMOC, potentiel de ralentissement brutal inclus.
3 – Conclusion
Contrairement à la publication basée sur de la modélisation et des scénario improbables, dont les articles de presse se sont fait écho (voir [1, 2, 3]), cette publication de l’AGU repose sur des mesures et une équation largement admise pour décrire le mouvement des masses d’eau généré par la circulation thermohaline. Elle ne tente pas de prédire l’avenir mais elle décrit le présent et le compare au passé. Malgré le réchauffement climatique pris en compte par l’utilisation des jeux de données ERA5, il est démontré que sur de longues périodes, la structure globale de l’AMOC reste stable malgré de grosses redistributions de volumes entre masses d’eau. Autrement dit, rien d’alarmant ne transparaît.
Dans un monde journalistique où l’honnêteté intellectuelle aurait remplacé le parti pris et l’engagement politique, elle aurait fait l’objet d’un article élogieux. Mais, même le CNRS n’en a pas parlé alors qu’elle met en valeur des développement technologiques américano-français, subventionnés par l’Agence Nationale de la Recherche. Pauvre France ! Oui, vraiment, à ce jour l’AMOC se porte bien, mais il ne faut pas trop le dire.
